CINÉMA ET PUBLIC : 3 – POUR UNE «REAL POLITIC»

Par Sophie El Goulli – Le Temps du 11 août 1989

Les problèmes qui se posent aux responsables de tous bords de l’un des secteurs les plus difficiles de la culture, celui du cinéma, la crise (car crise il y a indéniablement) qui ne cesse de s’amplifier, ne sont que le reflet des autres problèmes, de l’autre crise de tous ordres auxquels sont confrontés les pays du tiers-monde, dont la Tunisie. À ce propos, il convient cependant de nuancer sans pour autant sacrifier à l’autosatisfaction.

De nuancer en tenant compte de deux facteurs essentiels quant à la formation du goût (la cinéphilie), à la création (la production nationale et / ou la co-production) et à la volonté, dès l’origine, de promouvoir les films nationaux, africains et arabes (le festival du cinéma de Carthage ou JCC). Ces deux facteurs ont été décisifs et ont retardé la crise sans éluder les problèmes, en les affrontant au contraire et en essayant (sans y réussir complètement) d’y trouver des solutions. J’ai dans les précédents articles brossés le tableau (non exhaustif) de la situation cinématographique de la Tunisie (celle de tous les pays colonisés) avant l’indépendance.

Pour des raisons politiques mais aussi et surtout économiques, la Tunisie était «consommateur». Essentiellement un marché pour les productions américaines, françaises etc… L’esprit cinéphile, implanté en France par les Moussinac, Louis Delluc, Gilson… et aboutissant à la création des ciné-clubs (FTCC) après la seconde guerre mondiale et surtout à l’idée de la nécessité d’un musée du Cinéma (Cinémathèque), «traverse» la Méditerranée. Quelques ciné-clubs dans les principales villes de Tunisie telles que Tunis, Sousse, Sfax, Bizerte… permettent la création, au lendemain de l’Indépendance de la FTCC qui joue un rôle de premier plan dans la sensibilisation des jeunes (surtout) au 7° Art. Pas étonnant donc que naisse alors le désir (le rêve) de prendre la caméra et de s’exprimer, exprimant aussi la réalité tunisienne. La Fédération des Cinéastes amateurs s’impose alors, suivie naturellement de son Festival, moins prestigieux que les JCC mais très révélateur – plus même – de tout ce qui «fait courir» le Tunisien.

Plus que les co-productions, la seule (alors) façon de faire du cinéma national, les films amateurs, avec leurs défauts et leurs qualités aussi, sont la forme de production, disons la plus authentique (mot galvaudé mais indispensable) et qui offre à certains cinéastes l’occasion d’entrer de plain-pied dans la réalisation proprement dite (Ridha Béhi par exemple).

Pour nous résumer : Pendant les deux décennies d’après l’indépendance (on ne peut faire l’économie de cette date-clé), la situation cinématographique en Tunisie – prometteuse – permet tous les espoirs au plan de la qualité bien sûr car, économiquement, les problèmes demeurent. Comment expliquer alors qu’à la troisième décennie, sauf très rares exceptions (plus que jamais la réalisation d’un film tient du miracle), la situation se détériore à tous les plans ? La programmation des salles constituée essentiellement de films mineurs, la fermeture de lieux de projection très importants («Le Paris» par exemple) l’absence d’une politique claire provoquent une rupture progressive d’avec le cinéma grand écran. Soucieux de qualité ou devenu paresseux, parfois les deux à la fois, le public se tourne vers le petit écran et la vidéo.

Ajoutons à cela, la conduite (qui laisse à désirer) de spectateurs en quête de défoulement plus que de plaisir cinématographique.

Si la FTCA avec son FIFAK continue dans sa volonté de promouvoir et de couronner le cinéma de qualité et par conséquent à stimuler la création cinématographique amateur tunisienne, on n’entend pratiquement plus parler de la FTCC. Quant aux JCC, même si elles ont perdu de leur jeunesse, elles méritent – l’âge mûr atteint – qu’on leur accorde un intérêt, d’autant plus grand qu’avec Ouagadougou, elles restent le seul festival connu et quelque peu couru des cinématographies africaines et arabes, une fête du cinéma et l’occasion pour les cinéastes tiers-mondistes de tâter le pouls de leurs cinémas, de continuer, hélas – à se pencher sur les problèmes posés, essayant d’y trouver des solutions.

Bien de l’eau est passée sous les moulins depuis l’enthousiasme de l’ère des indépendances. Le temps est venu de la «real politic» en matière de cinéma aussi. Ce qui exige un travail sérieux d’analyse pour trouver des remèdes. Pour cela, il faut aussi beaucoup d’imagination et un grain, plus même qu’un, d’utopie.

Sophie El Goulli

Source : Le Temps du 11 août 1989


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