Kaouther Ben Hania : «L’histoire de Hind Rajab est une métaphore de Gaza»
Kaouther Ben Hania retrace dans un docu-fiction les derniers instants de Hind Rajab, fillette palestinienne de 6 ans assassinée par l’armée israélienne en janvier 2024.
Entretien exclusif avec la réalisatrice tunisienne
Propos recueillis par : Stéphane Gobbo – Publié le 3 décembre 2025
Parmi toutes les victimes innocentes des massacres perpétrés ces deux dernières années à Gaza par l’armée israélienne, Hind Rajab est devenue un symbole. Parce quelle n’avait que 6 ans et parce qu’elle a longuement appelé à l’aide et espéré, avant d’être finalement tuée, le 29 janvier 2024. Alors quelle se trouvait avec des membres de sa famille dans une voiture tentant de fuir le quartier de Tel al-Hawa, le véhicule a été pris pour cible par des chars. Alerté par un proche installé en Allemagne, le centre d’appels du Croissant-Rouge de Ramallah a alors pu entrer en contact avec elle et constater qu’elle était la seule survivante dans la voiture, entourée de cadavres.
En 2023, Kaouther Ben Hania racontait, dans «Les Filles d’Olfa», l’histoire d’une mère de quatre filles, dont les deux aînées sont parties rejoindre Daech. Utilisant à la fois les outils du documentaire et de la fiction, elle a fait appel à des actrices pour incarner, au sein de cette famille déchirée, les disparues. Afin d’honorer la mémoire de Hind Rajab en restant au plus vrai de l’enfer qu’auront été les dernières heures de sa courte vie, la cinéaste tunisienne s’est, pour son 7° long-métrage, emparée des enregistrements de ses conversation avec le Croissant-Rouge pour les recontextualiser en demandant à des comédiens et comédiennes d’incarner les employés du centre d’appels qui ont en vain tenté de la sauver.
«La Voix de Hind Rajab» est un film coup-de-poing que Kaouther Ben Hania a décidé de réaliser afin de «donner une voix et un visage à la souffrance de tout le peuple palestinien».
C’est par téléphone qu’elle a répondu, le 6 novembre, à nos questions.

Parmi toutes les tragédies qui ont eu lieu a Gaza ces dernières années, qu’est-ce qui caractérise celle de Hind Rajab au point que vous ayez décidé d’en faire un film ?
- Elle a ceci de particulier qu’il s’agit d’une petite fille qui appelle à l’aide, mais personne ne peut aider à cause d’un système qui empêche les secours d’arriver. Pour moi, c’est un peu une métaphore de Gaza, qui crie à l’aide, dénonce une famine et un génocide, mais que personne n’aide, à cause peut-être d’un sentiment de déni ou d’impuissance.
Comment avez vous découvert cette histoire ?
- J’ai entendu comme beaucoup de monde la voix de Hind Rajab sur internet, quelques jours après sa mort. J’étais en pleine campagne des Oscars avec mon film précédent, «Les Filles d’Olfa», et je me posais beaucoup de questions sur ce que voulait dire être cinéaste face aux horreurs qui se déroulent dans le monde. En entendant Hind Rajab, j’ai eu l’impression qu’elle me demandait à moi de l’aider, sa voix était tellement vivante et immédiate, ici et maintenant, que ça ne m’a pas quitté. Alors que j’étais sur le point de tourner un autre film, j’ai aussitôt décidé de raconter son histoire.
Était-il dès le départ évident que le film aurait cette forme quasi théâtrale, avec des acteurs et actrices rejouant les évènements autour de la vraie voix de la fillette ?
- Même si ma première intuition était que le point de vue des employés du Croissant-Rouge était très intéressant, je me suis posé beaucoup de questions. Mais au final j’ai vraiment eu la certitude que ce point de vue était le plus pertinent, car il condense un sentiment global d’impuissance. Partir de leur perspective me permettait de montrer pourquoi Hind était morte alors qu’il y avait une ambulance à huit minutes de là, et ainsi de parler du processus mis en place par l’occupation israélienne pour rendre la vie des Palestiniens impossible, au sens littéral.
Avez-vous commencé par rencontrer les personnes qui ont vécu de l’intérieur cette tragédie ?
- J’ai commencé par appeler la mère de Hind car je voulais savoir son ressenti. Non seulement elle a été d’accord pour que je fasse le film, mais elle a aussi été partie prenante du projet, on la voit d’ailleurs à la fin. Ensuite, j’ai en effet mené de longs entretiens avec les vrais protagonistes, parce que si la colonne vertébrale du film est l’enregistrement des appels de Hind, on ne savait pas grand-chose de ce qui s’était passé autour de ces appels. Je me suis donc basée sur leurs témoignages pour écrire le film.
On imagine que revivre ce drame en donnant littéralement la réplique à Hind Rajab a du être très douloureux pour vos acteurs et actrices …
- Oui, l’investissement émotionnel était très fort. Je n’ai d’ailleurs pas travaillé comme je le fais d’habitude. Je ne dirigeais pas les acteurs, ils étalent simplement là et répondaient à une vraie personne, leur jeu tend vers la performance car je voulais de l’authenticité. Comme les acteurs étaient tous Palestiniens, on était dans quelque chose de l’ordre du partage et de la consolation mutuelle. L’essentiel était d’honorer la voix de Hind.
Avez-vous essentiellement travaillé à partir de premières prises afin de garder cette émotion du réel, si on peut l’appeler ainsi ?
- Oui, je ne me voyais pas travailler autrement. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais il y a des moments où les acteurs arrêtent de jouer pour simplement écouter l’enregistrement. Le réel prenait alors le dessus sur leur performance.
Quels ont été les grands enjeux en termes de mise en scène, de cinéma ?
- La chose la plus importante était de plonger le spectateur dans ce moment précis où tout était possible et qu’on pensait pouvoir la sauver. C’est pour cela que je n’ai pas fait un documentaire racontant l’histoire a posteriori. Je voulais restituer l’émotion d’avant sa mort, raison pour laquelle c’était très important de faire résonner sa voix, de la faire en quelque sorte revivre à travers les outils du cinéma, même si c’est presque indécent de dire cela. Je voulais qu’elle ne reste pas dans les décombres et les cadavres, et qu’on puisse à travers elle imaginer l’ampleur de la tragédie à Gaza.
Malgré l’issue tragique que l’on connaît, on se surprend à croire que la fillette va être sauvée, ce qui provoque des émotions ambivalentes…
- Tout simplement parce qu’on aurait vraiment pu la sauver ! C’était pour moi très important de faire ressentir ça. Il y avait cette ambulance qui se trouvait à huit minutes, mais qui a été bloquée à cause d’une procédure très compliquée. Et quand toutes les règles ont été respectées et qu’elle a pu partir, elle a été bombardée…
Ce n’est pas moi qui ai écrit ça, c’est la réalité. C’est pour cela que j’ai utilisé d’autres éléments du réel, quand par exemple, à la fin, je montre sur des téléphones les vrais protagonistes. C’est un moyen de dire aux spectateurs qu’on n’est pas dans un thriller américain, que tout a vraiment eu lieu.
Et à l’inverse des thrillers américains se déroulant dans des cellules de crise et qui ont recours à des plans larges afin de montrer l’effervescence du lieu, vous utilisez beaucoup de plans rapprochés, pour être au plus près des visages et donc des émotions…
- Au milieu des débats parfois surréalistes sur ce qui se passe à Gaza, le cinéma permet d’offrir des moments d’empathie. C’est pour cela, et pour transmettre l’émotion qui a été la mienne en découvrant cette histoire, que j’ai choisi de passer par les visages des comédiens.
Le film a connu sa première mondiale en septembre à la Mostra de Venise et il sort finalement dans les salles après l’entrée en vigueur, le 10 octobre, d’un cessez-le-feu. Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?
- Naïve comme je suis, je pensais en apprenant l’histoire de Hind Rajab qu’elle constituerait un point de bascule, que tout allait s’arrêter… On parle aujourd’hui de ce cessez-le-feu, mais que se passera-t-il demain ? Qui rendra justice à tous ces morts ? Comment pouvons-nous regarder l’avenir alors qu’il y a eu une faillite morale très troublante pour l’humanité ? Je ne sais pas si on peut se rétablir de quelque chose comme ça.
La Voix de Hind Rajab, de Kaouther Ben Hania (France, Tunisie, 2025). 1h29.
Source : Le Temps (Suisse) du mercredi 3 décembre 2025

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