GABÈS CINÉMA FEN : RÉINVENTER LE CENTRE DEPUIS LES MARGES

Par Sayda Bourguiba – espacemanager.com – 7 mai 2026

Dans un paysage culturel souvent concentré autour des capitales et des grandes institutions, Gabès Cinéma Fen a réussi, au fil des éditions, à imposer une autre géographie du cinéma et de l’art contemporain en Tunisie. Il ne s’agit plus simplement d’un festival inscrit dans un calendrier culturel, mais d’un véritable espace de création, de pensée et de circulation des imaginaires.

À Gabès, entre mer, oasis et zones industrielles, le festival ne se contente pas de projeter des films. Il transforme progressivement la ville en territoire d’expérimentation artistique et de dialogue humain. Ici, le cinéma rencontre naturellement les arts visuels, la photographie, la vidéo, la performance, la musique, le patrimoine matériel et immatériel, mais aussi la mémoire vivante de la ville elle-même. L’art n’y est jamais décoratif : il entre en conversation avec les habitants, les lieux, les récits et les fragilités du territoire.

Ce qui distingue profondément Gabès Cinéma Fen, au-delà de la qualité de sa programmation, c’est sa capacité à créer un lien organique avec son environnement. Contrairement à certains événements culturels déconnectés de leur territoire, le festival semble avoir compris très tôt qu’un rendez-vous artistique ne vit pleinement que lorsqu’il résonne avec la ville qui l’accueille. Gabès n’est pas un simple décor : elle devient une matière esthétique et politique. Entre les oasis, la mer et les cicatrices industrielles, elle impose une présence singulière qui donne au festival sa profondeur humaine et critique.

Cette singularité se ressent dans l’atmosphère même de l’événement. On passe d’une projection à une installation vidéo, d’un débat intellectuel à une rencontre spontanée dans un café ou dans la rue, sans hiérarchie artificielle entre artistes, étudiants, chercheurs, habitants et invités. Cette circulation fluide entre différentes formes artistiques et différents publics reste rare dans le contexte tunisien actuel. Elle permet au festival de préserver une dimension accessible et chaleureuse, sans céder ni à la sophistication inaccessible ni à l’effet de mode.

L’une des grandes forces de Gabès Cinéma Fen réside également dans son évolution constante. Chaque direction artistique a apporté sa sensibilité et sa manière d’habiter le projet. Fatma Cherif a contribué à poser les fondations d’une vision exigeante et ouverte où cinéma et arts contemporains pouvaient dialoguer librement. Ikbal Zalila y a renforcé la dimension intellectuelle et critique, en consolidant les passerelles entre recherche, pensée et création. Cette année, Afef Ben Mahmoud semble avoir accordé une place particulièrement sensible aux métiers invisibles du cinéma et aux dimensions humaines de la création.

L’initiative consacrée au costume en constitue l’un des moments les plus marquants. À travers des expositions, des rencontres et une mise en lumière du travail des stylistes, costumiers et artisans tunisiens, notamment les talentueux Salah Barka, Basma Dhaouedi, Sameh ben Nessib, Anissa Bdiri…le festival rappelle que le cinéma est aussi un art de la matière, du geste et de la mémoire textile. Cette attention portée aux savoir-faire rejoint pleinement les enjeux du patrimoine immatériel et de la transmission des métiers.

Dans cette même dynamique, la présence des arts visuels et des expériences immersives confirme la vocation transdisciplinaire du festival. Le travail du duo d’artistes Nadia et Timo Kaabi-Linke autour d’El Kazma apporte une respiration expérimentale où l’image devient expérience sensorielle et espace de réflexion. Quant à la section de réalité virtuelle portée notamment par Arbi Souilah, elle témoigne d’une compréhension fine des mutations contemporaines de l’image et des nouvelles écritures du cinéma.

Mais au-delà des programmations et des invités, ce qui marque profondément à Gabès, c’est l’esprit collectif qui traverse le festival. Une jeune équipe organisatrice, engagée avec énergie et discrétion, portée par l’association Focus Gabès, réussit chaque année à maintenir un équilibre rare entre professionnalisme, hospitalité et proximité humaine. Dans beaucoup de grands festivals, l’industrie finit par étouffer l’âme ; à Gabès, l’humain résiste encore.

Et il faut aussi parler des Gabésiens eux-mêmes. Leur générosité, leur simplicité et leur manière d’accueillir les visiteurs participent pleinement de l’expérience du festival. Car Gabès Cinéma Fen ne repose pas uniquement sur une programmation culturelle : il repose sur une relation vivante entre un événement artistique et son territoire.

Avec la présence de la marraine, l’actrice Hend Sabri, cette édition illustre parfaitement cet esprit. Au-delà de sa notoriété, c’est surtout sa disponibilité, sa modestie et son élégance humaine qui ont marqué les festivaliers, dans une proximité fidèle à l’atmosphère même du festival.

Enfin, il serait impossible d’évoquer cette aventure sans rendre hommage à celle qui en est l’âme fondatrice, ma collègue et amie Fatma Kilani, dont l’intuition première demeure plus précieuse que jamais : créer un espace où les arts se rencontrent véritablement, sans cloisonnement, sans hiérarchie artificielle et sans prétention élitiste.

Mais au-delà de cette vision culturelle ambitieuse, c’est aussi la dimension profondément humaine, fédératrice et conviviale de cette aventure qu’il faut saluer. Avec toute la famille Kilani et leurs proches, elle a contribué à insuffler une dynamique nouvelle à la ville de Gabès. À travers la réhabilitation de maisons traditionnelles, de ruelles, d’espaces de vie et de lieux de rencontre, ils ont participé à redonner à la ville une âme, une attractivité et surtout une confiance retrouvée. Beaucoup de Gabésiens ont ainsi recommencé à croire en leur territoire et à s’inscrire dans une dynamique collective tournée vers l’avenir.

Cette énergie a permis de révéler une autre image de Gabès, loin du brouillard et de l’atmosphère pesante souvent associés aux zones industrielles : une ville ouverte à la création, à l’hospitalité, à la beauté et au désir de réinventer le vivre-ensemble.

C’est sans doute là la réussite la plus rare de Gabès Cinéma Fen : avoir inventé un véritable carrefour culturel, où le cinéma dialogue avec le patrimoine, où la vidéo rencontre la mémoire, où les artistes croisent les habitants, où les générations échangent et où les disciplines cessent enfin de se regarder à distance.

Sans folklore artificiel.

Sans arrogance culturelle.

Sans bling-bling.

Simplement avec cette conviction devenue précieuse : la culture peut encore fabriquer du lien, du sens et du désir collectif.

Et c’est peut-être pour cela qu’aujourd’hui, beaucoup attendent avec impatience l’ouverture de la salle de cinéma et de l’Agora à Gabès, comme une nouvelle étape naturelle de cette aventure culturelle et humaine qui continue, discrètement mais profondément, à transformer la ville.

Sayda Bourguiba

Source : https://espacemanager.com/


Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire