RENCONTRE AVEC MONCEF DHOUIB, AUTEUR DE «HAMMAM DHHAB»

«Quel cinéaste oserait aujourd’hui filmer le hammam ?»

Propos recueillis par Olfa BELHASSINE – La Presse Magazine – N° 1115 / 22 février 2009

Peut-être pour l’univers onirique que les vapeurs du hammam arrivent à insuffler dans une fiction, le cinéma tunisien s’est très tôt intéressé à cet espace. Avec son court-métrage, Hammam Dhhab, sorti en 1986, le cinéaste et homme de théâtre Moncef Dhouib a probablement été le premier à consacrer un film entier au hammam. Il raconte cette expérience.

Hammam Dhhab. Pourquoi et comment est né ce projet autour d’un hammam dans la médina de Tunis ?

  • Il est né avec le scénario écrit par le journaliste Hamadi Abassi et qu’il avait présenté à l’époque à la SATPEC. On lui a alors demandé qui pouvait tourner le film. Son choix se porta sur moi car il avait trouvé que «Nid d’aigles», mon premier court-métrage, coïncidait avec la sensibilité qu’il recherchait.
    Hammam Dhhab, situé dans la médina, évoque une légende, un mythe autour de ce même hammam. C’est l’histoire d’un trésor enfoui aux tréfonds d’un bain maure et que seule une très belle jeune fille pourrait déterrer. Seulement la trappe ne peut rester ouverte que le temps d’une bougie allumée.
    Et quand la mère cupide demande à sa fille de rester encore un peu, on devine ce qui va se passer… Mais la mère ne sait pas que les cheveux de sa fille continueront à pousser à travers la trappe régulièrement, quotidiennement…
    Le cheminement entre l’écrit et le travail filmique a pris un certain temps. Mon intervention a consisté également à affiner la réflexion sur le thème du hammam, à entamer des repérages dans la médina ainsi qu’une profonde documentation.
    J’ai alors découvert à quel point le hammam était un lieu typiquement féminin. Les hommes s’y lavent. Les dames s’y purifient. Une sacrée différence.
    Le hammam est organiquement lié à toutes les étapes de la vie des femmes : elles s’y préparent pour le mariage, elles y subissent un rituel après leurs grossesses, elles y recourent après un deuil… Selon ce même principe d’espaces féminins, j’ai conçu ma trilogie. Après le hammam, il y a eu la «hadhra» puis la «tourba». Des endroits où les femmes célèbrent pour le premier la vie, pour le second l’amour et pour le troisième la mort.

À votre avis, que cherche à transmettre un cinéaste en parlant de cet espace d’intimité, de nudité et de sensualité ?

  • J’ai eu dès le départ des intentions esthétiques. Toutes les images du film sont d’ailleurs des métaphores. Mon souci était le suivant : comment rendre le mythe plus beau ? Pour transmettre cette dimension à la fois poétique et sensuelle du hammam, j’ai beaucoup travaillé sur les techniques de la lumière : l’éclairage indirect à travers mille bougies et les petites percées lumineuses dans les murs. Et si le public a adopté la représentation de ce lieu dans «Hammam Dhhab», c’est justement en raison de l’univers de poésie et de sensualité perdue que le film évoque. Dans d’autres utilisations, peu nombreuses, contrairement à ce que l’on pense, le hammam a tellement transgressé les tabous de la société traditionnelle, en projetant l’espace privé dans l’espace public, jouant sur le voyeurisme, qu’une espèce de rejet s’est exprimée haut et fort. Quel cinéaste oserait aujourd’hui filmer le hammam?

Que gardez-vous des hammams de votre enfance?

  • L’impression d’un paradis… La tradition voulait que les petits garçons accompagnent leurs mères au hammam. C’est là où se déroule leur initiation au corps féminin, aux rites de regroupements des femmes. Tout le monde considère à ce moment-là que tu n’es ni garçon ni fille. Mais le paradis se transforme en enfer le jour où tu es expulsé du hammam. Cela ressemble à une seconde circoncision.
    À ton grand regret, tu pars et tes cousins restent. Tu pars parce que quelque chose dans ton regard a changé. Et que les femmes ressentent très fort ce changement.
    Dès lors, tu es confiné dans le sinistre et morne univers masculin.
    Les hommes ne parlent pas dans le hammam. Leur bain manque de fête, manque de youyou et de confidences. Il manque surtout de socialisation.

Propos recueillis par Olfa BELHASSINE
La Presse Magazine – N° 1115 / 22 février 2009


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