Par Samira Dami – La Presse de Tunisie
Avec Lotfi Abdelli, Fatma Ben Saïdane, Afef Ben Mahmoud, Lotfi Dziri et Mahmoud Larnaout
Bahta pour les intimes et les amis, Chokri de son vrai nom, est un jeune de 25 ans qui vit dans un quartier populaire de la capitale. Lotfi Abdelli a séduit dans le rôle de Bahta.
Plein d’énergie, amateur de «breakdance» et de «rap», il est le chef d’une bande de jeunes qui, comme lui, passent leur journée dans la rue à frimer, danser et «tuer le temps», comme on dit.
Bahta, (Lotfi Abdelli) est un déchet du système scolaire, il n’a pas réussi dans ses études. Sa relation avec son père (Mahmoud Larnaout) est tendue, voire exécrable. Entre eux : point de communication, le mépris et la violence prennent le dessus. En revanche, il adore sa mère (Fatma Ben Saïdane), pour qui il est la prunelle de ses yeux. Bahta adore son chat et son petit frère (Mohamed Ali Boumnijel). Insoumis, rebelle, réfractaire à l’ordre établi, Bahta est énergique, courageux et viril, il a un faible pour une fille du quartier Souad (Afef Ben Mahmoud) qu’il aime et qu’il surveille jalousement…
C’est son seul espoir, car par ailleurs, sa vie est un désert sans repères, sans amarres. Il n’a donc qu’une seule idée en tête : «Brûler vers l’Europe», partir clandestinement. Mais le 11 septembre et la guerre en Irak n’arrangent pas les choses: les clandestins musulmans, arabes notamment, sont pris en chasse. En attendant la chance de pouvoir partir, Bahta multiple les actes de révolte, d’insoumission, il déteste la lâcheté et ne croit qu’en une seule valeur, la virilité… «Je suis un homme, je ne suis pas lâche», ne cesse-t-il de ressasser.
L’humiliation qu’il subit dans sa vie privée et que subissent les Arabes en général, aujourd’hui en Irak, le révolte.
Ses multiples actes d’insoumission lui attirent les foudres de la police et l’intérêt d’un «cercle de barbus»…
Suite à un ultime acte d’insoumission où il s’improvise policier, il est recherché par la police. Cette dernière incartade le mènera tout droit, pieds joints, dans un nid d’intégristes qui «lui veulent du bien».
Puisqu’ils le poussent au martyre. Leur chef (Lotfi Dziri) assumera cette tâche : embrigader Chokri, et au lavage de cerveau de commencer. Mais pour l’acteur, Lotfi Abdelli, cette opération ne se passe pas sans appréhension, sans problèmes, sans interrogations.
Ignorant où tout cela le mènera ainsi que la fin de l’histoire, l’acteur se rebelle à son tour contre le réalisateur, Nouri Bouzid.
En pleine scène de lavage de cerveau, il lance : «J’arrête de jouer». Cela quand le chef intégriste, le comédien Lotfi Dziri, qu’il appelle «Patron», commence a dénigrer la danse que l’acteur aime par-dessus tout. Parce que c’est son art, son hobby depuis tout jeune. Le tournage est interrompu.
Le réalisateur lui-même intervient pour convaincre l’acteur de continuer le film, de lui faire confiance… Le «chassé-croisé» entre les deux parties commence.
Ainsi, Making of, alias Kamikaze, est un film un peu façon Nouvelle Vague (Jean-Luc Godard dont plusieurs films Le Mépris, La Chinoise, Loin du Vietnam, etc., renvoient au cinéma).
Ici, le making-of n’est pas un film sur le film comme l’indique le terme, mais un procédé dramaturgique faisant effet de distanciation dans le but de régler le conflit entre l’acteur et le réalisateur. Trois interruptions et brisures, couleur sépia, une sorte de jeux de mises en abîme entre réalité et fiction particularisent ainsi,le film.
La première brisure surprend, mais est acceptable puisque le titre du film Making of se veut un clin d’œil à ce parti-pris dans la forme et le fond.
Mais, la deuxième et la troisième dérangent carrément, parce que du coup, en voulant répondre aux interrogations de Lotfi Abdelli, à ses peurs et à ses angoisses quant à l’enjeu que véhicule le film, le réalisateur semble se justifier a priori et répondre à toutes les réaction et «attaques» à venir ou supposées contre son film. Aussi explique-t-il crûment et frontalement ses motivations et ses raisons à l’acteur qui a peur : «Tu es en train de créer un monstre qui va peut-être nous tuer, j’ai peur… Je ne dors plus», lance l’acteur au réalisateur qui réplique : «Moi non plus…».
Bref, tous deux doutent, craignent les supposées attaques de la société civile, que ce soit de la part des intellectuels, de l’homme de la rue, ou d’autres. Mais le doute, élément fondamental et essentiel pour la pensée et l’art, s’avère ici à double tranchant. Puisque le propos tombe dans le didactisme et le discours devient trop direct et trop frontal, sans souci de subtilité, Nouri Bouzid (se) livre, se justifie, expose ses arguments et ses parti pris : il est pour la laïcité contre un Islam (ou toute autre religion) qui se mêle de politique. «La foi est du domaine du privé et la politique relève du domaine public», glisse-t-il.
Mais ce brusque effet de «distanciation» sert-il vraiment le fond, la forme et la mise en scène dans l’ensemble?
On peut en douter. Car la fable, les personnages se suffisaient amplement à eux-mêmes. La linéarité ne dérangeait point.
Le personnage central de Bahta, le plus construit d’entre tous, et son évolution jusqu’à sa prise en charge par les intégristes ainsi que le déroulement de l’action tenaient la route. La phase du lavage de cerveau et le discours, quoique par trop primaire, des intégristes aussi : «La nécessité du Djihad contre l’Occident impie, le parti-pris à l’encontre des femmes, la remise en cause de leur statut dans la société, le chemin vers le martyre et le paradis promis, etc». Alors pourquoi ces brisures? Est-ce un effet de style ou une incapacité à dire tout ça à travers la fable, les personnages et l’image.
Plus, ce qui nous dérange au-delà de cet effet Making of, c’est la fin du film assez ambigüe et peu cohérente quand Bahta s’explose (pourquoi donc ? Est-ce crédible? ) sans qu’on le voit réellement, derrière un container où est inscrit le mot «capital». Doit-on comprendre que c’est au capitalisme que Bahta en veut ?
Toutefois et quoiqu’on dise, Nouri Bouzid traite, dans son film, d’un thème actuel quasi tabou qui interpelle toute la société civile, même si parfois les personnages des intégristes peu construits et développés rappellent les clichés et autres «slogans» véhiculés par certains médias occidentaux. Le discours sur l’intégrisme ayant besoin d’être mieux travaillé et pensé.
En tout cas, ce sixième long-métrage de Nouri Bouzid est en fait du genre politique, en ce sens où la politique touche à l’ensemble de la vie et détermine le quotidien de chaque individu, comme elle détermine le quotidien de Bahta qui, comme son surnom l’indique, est pris de surprise par les vicissitudes de la vie. Dans la forme, il véhicule quelques moments cinématographiques et nous renvoie encore et toujours à quelques aspects et particularités de son cinéma : le père violent et absent, la mère quasi résignée et aimante, des femmes «phagocytées» et violentées par des mâles, une société au système quasi patriarcal où la pensée est castrée et des enfants (le petit frère en général) symbolisant l’espoir malgré tous les extrémismes.
Et dans Making of, c’est encore une fois le chant d’un enfant, le petit frère de Bahta, qui clôt le film à travers une scène somme toute poignante : «Bahta est un être humain, Bahta existe».
Et ce Bahta, c’est Lotfi Abdelli qui l’incarne avec sa vivacité, sa spontanéité et sa propre façon d’être connue de tous. Ce personnage de danseur énergique et rebelle est si proche de lui. Lotfi est dans l’ensemble séduisant et convaincant et pourrait remporter le Prix d’interprétation masculine des JCC 2006. En revanche, Afef Ben Mahmoud (Souad), dont le jeu s’est avéré quelque peu maniéré, l’est moins. Lotfi Diziri, dans le rôle du «patron» intégriste, «laveur» de cerveau, réussit ce rôle de composition.
Le reste des interprètes ont pour la plupart sorti un jeu assez sobre. Nouri Bouzid a déclaré avant la projection : «Les JCC sont une chance pour ce film boudé», espère-t-il un Tanit ? Espérons pour lui.
Samira DAMI
Source : La Presse de Tunisie

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