Par Lamia BELKAIED GUIGA – Le temps du jeudi 13 août 2026
Présenté ce mardi 11 août en première mondiale au 79° Festival du film de Locarno, dans la section Fuori Concorso, Bakma (2026), le quatrième long-métrage d’Abdelhamid Bouchnak, place au cœur de son récit le silence, la banalisation de la violence et l’attente d’une jeunesse confrontée à son époque. Huit ans après Dachra (2018), révélé à la Semaine de la critique de la Mostra de Venise, le réalisateur tunisien retrouve ainsi la scène internationale avec une œuvre qui s’intéresse, sous une autre forme, aux tensions de la société tunisienne.
Avec Bakma (2026), Bouchnak poursuit un parcours marqué par la diversité des genres et des formats. De l’horreur de Dachra (2018) au fantastique de Papillon d’or (2021), en passant par la télévision et le drame social de L’Aiguille (2023), le cinéaste n’a cessé de changer de registre sans perdre son ancrage tunisien. Cette fois, son regard se porte sur une jeunesse confrontée au silence, à l’attente et à une violence qui tend à s’installer dans le quotidien.
Entre Venise et Locarno, Bouchnak a donc parcouru plusieurs territoires. Quatre longs-métrages, des séries télévisées et des sujets de plus en plus sensibles ont contribué à construire une filmographie difficile à enfermer dans un genre. Avec Bakma (2026), cette diversité se poursuit, mais le propos prend une tonalité plus directement liée au présent.
Dans les éléments de présentation du film, le réalisateur insiste sur la question du silence et sur ceux auxquels la parole est refusée. Il évoque également une jeunesse à qui l’on demande encore d’attendre et une société dans laquelle la violence risque de devenir ordinaire. Le film se présente ainsi comme une œuvre attentive aux frustrations et aux tensions qui traversent une partie de la société tunisienne.
Bouchnak revendique par ailleurs la dimension indépendante du projet. Lors de l’annonce de la sélection à Locarno, il avait insisté sur la volonté de défendre un cinéma «libre, ambitieux et indépendant», en rappelant que Bakma (2026) avait été produit indépendamment par 3SG Group et Shkoon Production.
Cette dimension n’est pas anodine dans le parcours du réalisateur. Elle renvoie à une manière de produire qui accompagne son travail depuis Dachra (2018), mais aussi aux contraintes auxquelles restent confrontés les cinéastes tunisiens lorsqu’ils souhaitent développer des projets en dehors des formats les plus établis.
Aujourd’hui, cette nouvelle œuvre quitte le cadre de sa production pour entrer dans celui du festival. À Locarno, Bakma (2026) est désormais confronté à son premier public, dans un rendez-vous international où le film pourra être découvert pour la première fois et où s’ouvre une nouvelle étape de sa circulation.
Un cinéma qui s’est construit entre plusieurs publics
La trajectoire de Bouchnak est aussi celle d’un réalisateur qui a appris à circuler entre plusieurs publics. Le cinéma de genre lui a d’abord permis de se faire remarquer sur la scène internationale, tandis que la télévision l’a rapproché d’un public beaucoup plus large. Cette double expérience a progressivement nourri une manière de travailler où les frontières entre cinéma populaire, télévision et cinéma indépendant deviennent moins rigides.
Après Dachra (2018), le réalisateur s’installe ainsi dans le paysage audiovisuel tunisien avec Nouba (2019), puis Nouba 2 (2020). Ces deux saisons occupent une place particulière dans son parcours. Elles lui permettent de développer une histoire sur la durée et de travailler avec des personnages inscrits dans un univers social et culturel largement familier au public tunisien.
Vient ensuite Ken Ya Makenech (2021), autre expérience télévisuelle, avant Ragouj (2024). Cette dernière série confirme son intérêt pour les récits qui prennent appui sur des réalités sociales et sur des personnages confrontés à leur environnement.
Ces passages par la télévision ont également contribué à élargir son audience. Ils ont donné au réalisateur une expérience différente de celle du cinéma : celle d’un public nombreux, habitué à retrouver les mêmes personnages et les mêmes univers au fil des épisodes.
Ce parcours explique en partie pourquoi Bouchnak ne semble pas opposer cinéma et télévision. Les deux espaces répondent à des contraintes différentes, mais chacun lui permet d’expérimenter une autre façon de raconter.
Au cinéma, il peut prendre le temps de construire une œuvre destinée à la salle et au circuit des festivals. À la télévision, il travaille avec le rythme du feuilleton et une relation plus immédiate avec les spectateurs.
Cette mobilité est devenue l’une des caractéristiques de son parcours. Elle permet également de comprendre la diversité de ses longs-métrages. Après l’horreur de Dachra (2018), Papillon d’or (2021) ouvre une autre voie. Le film, choisi par la Tunisie pour la course à l’Oscar du meilleur film international, confirme que le réalisateur entend continuer à explorer des univers différents plutôt qu’à reproduire le succès de son premier film.
Avec L’Aiguille (2023), Bouchnak aborde ensuite une question intime et sociale à travers l’histoire d’un couple confronté à la naissance d’un enfant intersexué. Le changement de registre est à nouveau significatif : l’enjeu n’est plus la peur construite par le cinéma de genre, mais la manière dont une famille et son entourage affrontent une situation qui bouleverse leurs repères.
D’un film à l’autre, le réalisateur semble ainsi davantage intéressé par les zones de tension que par la fidélité à un genre. C’est dans cette continuité qu’il faut regarder Bakma (2026).
Le silence comme matière du récit
Pour présenter Bakma (2026), Abdelhamid Bouchnak met lui-même en avant plusieurs thèmes : le silence, la violence et la situation d’une jeunesse à laquelle, selon ses termes, on demande encore d’attendre. Dans un message publié sur les réseaux sociaux à l’occasion de la présentation du film à Locarno, le réalisateur parle également de ceux que l’on réduit au silence et de ceux qui refusent de le devenir.
Il présente Bakma comme un «cri», venu de Tunisie et porté par une démarche indépendante. Ces mots donnent quelques indications sur les préoccupations qui ont accompagné la réalisation du film, sans pour autant en livrer toute la teneur. Le film étant présenté aujourd’hui pour la première fois, c’est à sa mise en scène et à son récit qu’il appartiendra désormais de préciser la portée de ces thèmes.
Ce qui ressort, à ce stade, du discours de Bouchnak est une volonté de s’intéresser à une réalité contemporaine et, notamment, à la place accordée à une jeunesse confrontée à l’attente et à différentes formes de violence. Le réalisateur évoque également une violence qui tendrait à devenir ordinaire. Il ne s’agit pas nécessairement d’en tirer une lecture définitive de l’œuvre, mais plutôt de relever les préoccupations que son auteur choisit de mettre en avant pour accompagner sa sortie.
Cette manière de présenter Bakma (2026) s’inscrit toutefois dans la continuité d’un parcours où Bouchnak a régulièrement changé de registre. Après l’horreur de Dachra (2018), le fantastique de Papillon d’or (2021) et le sujet de société abordé dans L’Aiguille (2023), le réalisateur revient aujourd’hui avec une oeuvre dont les premières indications publiques laissent entrevoir un intérêt pour des questions plus directement liées au présent.
Il faudra néanmoins attendre la découverte du film pour mesurer comment ces préoccupations sont traduites à l’écran.
La première mondiale à Locarno constitue précisément ce moment de rencontre : celui où les intentions exprimées par le réalisateur vont désormais laisser place au regard des spectateurs.
Une production indépendante à l’épreuve de Locarno
La présence de Bakma (2026) à Locarno prend aussi un sens particulier au regard de ses conditions de production. Le film, produit par 3SG Group et Shkoon Production, s’inscrit dans une démarche que Abdelhamid Bouchnak revendique comme indépendante. Une liberté de création à laquelle le réalisateur accorde une importance particulière, dans un contexte où la production d’un long-métrage demeure une entreprise exigeante pour les cinéastes tunisiens. Mais à Locarno, la question de la production laisse désormais place à celle de la rencontre avec le public. Présenté dans la section Fuori Concorso, Bakma (2026) bénéficie d’une première mondiale dans l’un des rendez-vous importants du cinéma international.
Le film y entre dans une nouvelle étape de son parcours, avec la possibilité de circuler ensuite dans d’autres festivals et, au-delà, de rencontrer des publics différents.
Pour Abdelhamid Bouchnak, cette étape vient naturellement prolonger un parcours commencé avec Dachra (2018).
Entre-temps, le réalisateur a multiplié les expériences, du cinéma à la télévision, et construit une filmographie qui lui a permis d’explorer des univers et des registres différents.
Bakma (2026) arrive ainsi à Locarno non comme une première tentative, mais avec l’expérience de trois longs-métrages et de plusieurs séries derrière lui.
La suite appartient désormais au film. Sa réception à Locarno, puis sa future circulation, permettront de mesurer la manière dont les intentions exprimées par son réalisateur trouvent leur traduction à l’écran et rencontrent les spectateurs.
Au-delà du parcours personnel de Bouchnak, cette présence tunisienne à Locarno constitue également un rendez-vous important pour notre cinéma. Chaque film qui franchit les frontières et trouve sa place dans une programmation internationale contribue à faire connaître une création nationale diverse, souvent portée par des moyens limités mais par une réelle volonté de renouvellement.
Il serait toutefois prématuré de parler de consécration. Une première mondiale n’est qu’une étape, même lorsqu’elle se déroule dans un festival de l’importance de Locarno. Le véritable parcours de Bakma (2026) commence désormais, avec les projections, les rencontres avec le public et les programmateurs, et les éventuelles sélections qui pourront suivre.
C’est peut-être là que réside l’intérêt de cette première projection du 11 août 2026. Elle ne vient pas clore une histoire, mais en ouvrir une nouvelle.
Pour Abdelhamid Bouchnak, elle représente une nouvelle étape dans une trajectoire déjà riche et éclectique. Pour le cinéma tunisien, elle rappelle surtout que ses réalisateurs continuent de chercher de nouvelles formes, de nouveaux récits et de nouveaux espaces de diffusion.
Après Venise avec Dachra (2018), Locarno qui a accueilli Bakma (2026). Reste à souhaiter que cette nouvelle étape ouvre au film un long chemin, en Tunisie comme à l’étranger, et qu’elle contribue, à son échelle, à renforcer la visibilité d’un cinéma tunisien qui n’a cessé, ces dernières années, de montrer sa capacité à se renouveler.
Une présence à Locarno est déjà un motif de satisfaction. La véritable fierté, elle, serait que Bakma (2026) poursuive son voyage au-delà du festival et trouve les publics auxquels il est destiné.
* Enseignante universitaire
Critique -Université de Carthage
Source : Le Temps du 13 août 2026

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