TRIBUNE LIBRE : DORA BOUCHOUCHA, L’ARCHITECTE DISCRÈTE DU RAYONNEMENT DU CINÉMA TUNISIEN

Article proposé par Lamia Belkaied Guiga – Le Temps du mercredi 22 juillet 2026.

Festival international du film d’Amman 2026 | En consacrant une rencontre exceptionnelle à la productrice tunisienne, le Festival international du film d’Amman célèbre bien plus qu’un parcours individuel : il rend hommage à une femme qui a contribué à bâtir l’un des cinémas les plus influents du monde arabe et de l’Afrique, tout en mettant en lumière la vitalité de toute une génération de créateurs tunisiens.

Le cinéma tunisien ne se raconte pas seulement à travers ses œuvres, ses récompenses ou ses présences dans les grands festivals internationaux. Il se raconte aussi à travers les femmes et les hommes qui ont permis à ces films d’exister, qui ont accompagné les auteurs dans leurs premiers pas et qui ont contribué à construire un véritable écosystème de création. Parmi ces figures essentielles, Dora Bouchoucha occupe une place singulière. Productrice, passeuse de talents, initiatrice de structures de formation et personnalité reconnue du cinéma arabe et africain, elle est devenue, au fil de plus de trois décennies, une mémoire active du cinéma tunisien.

C’est cette dimension exceptionnelle de son parcours que mettra en lumière le Festival international du film d’Amman – Awal Film Festival –, lors de sa 7° édition qui se tiendra du 26 juillet au 3 août 2026. À travers la rencontre professionnelle «First & Latest» consacrée à son itinéraire, le festival rend hommage non seulement à une productrice majeure, mais à une femme qui a profondément marqué la manière dont le cinéma tunisien s’est construit, transmis et ouvert sur le monde.

La rencontre, qui aura lieu le 1° août 2026 et sera animée par Bassam Alasad, responsable de l’industrie au festival, reviendra sur un parcours qui dépasse largement la seule production de films. Car Dora Bouchoucha appartient à cette génération de professionnels qui ont compris très tôt qu’un cinéma national ne peut exister durablement sans structures d’accompagnement, sans espaces de réflexion et sans transmission entre générations.

Une productrice qui a façonné des générations de cinéastes

Depuis ses débuts dans la production au milieu des années 1990, elle a défendu une conception exigeante du métier : le producteur n’est pas seulement celui qui réunit un budget et organise une fabrication ; il est celui qui accompagne une vision artistique, qui croit en un auteur avant même que celui-ci ne soit reconnu et qui accepte de prendre des risques pour faire émerger des oeuvres singulières.

Avec la création de Nomadis Images en 1995, Dora Bouchoucha a participé à l’affirmation d’un cinéma tunisien capable de dialoguer avec les grandes scènes internationales tout en conservant son identité. Son parcours est intimement lié à celui de plusieurs réalisateurs devenus aujourd’hui des références. À travers ses productions et coproductions, elle a accompagné des films qui ont marqué l’histoire récente du cinéma tunisien et arabe.

Parmi ces œuvres figure notamment La Saison des hommes (2000) de Moufida Tlatli, film qui prolonge la réflexion de la réalisatrice sur la mémoire féminine, les traditions et les transformations sociales.

Avec Satin rouge (2002) de Raja Amari, elle accompagne une œuvre devenue emblématique par sa manière d’explorer la liberté individuelle, le désir et l’émancipation d’une femme dans une société en mutation. Ces films témoignent déjà de la ligne artistique qui caractérise son travail : soutenir des récits profondément ancrés dans une réalité locale, mais capables de toucher un public universel.

Son engagement se poursuit avec des cinéastes d’une nouvelle génération. Elle accompagne Mohamed Ben Attia avec Hedi, un vent de liberté (2016), premier long-métrage remarqué à la Berlinale où le film obtient l’Ours d’Argent du meilleur premier film, ainsi que le prix d’interprétation masculine pour Majd Mastoura.

Elle poursuit cette collaboration avec Dear Son (2018), présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes et choisi comme représentant tunisien aux Oscars.

Avec Raja Amari, elle produit également Corps étranger (2016), une œuvre qui interroge l’exil, l’identité et les frontières invisibles entre les individus. Elle accompagne ensuite de nouveaux regards comme celui d’Ayten Amin avec Souad (2020), coproduction tuniso-égyptienne présentée au Festival de Cannes, et celui de Dhafer L’Abidine avec Ghodwa (2021), premier film réalisé par l’acteur tunisien. Plus récemment, elle retrouve Mohamed Ben Attia pour Par-delà les montagnes (2023), présenté dans la section Orizzonti de la Mostra de Venise.

Cette filmographie révèle une constante : Dora Bouchoucha n’a jamais cherché uniquement à produire des films, mais à construire des trajectoires d’auteurs.

Son travail s’inscrit dans une vision du cinéma comme espace de liberté, de dialogue et de transformation sociale.

Mais son influence dépasse largement les films qu’elle a accompagnés. Son rôle dans l’industrie cinématographique arabe et africaine est également lié à la création d’espaces indispensables au développement des projets. Dès 1992, elle participe à la mise en place de l’Atelier des projets des Journées cinématographiques de Carthage, destiné à soutenir les jeunes auteurs. En 1997, elle fonde Sud Écriture, un atelier consacré à l’accompagnement des scénaristes du Sud, devenu au fil des années un lieu reconnu de formation et d’échange pour de nombreux cinéastes arabes et africains.

Son action à la tête des Journées cinématographiques de Carthage, qu’elle dirige à plusieurs reprises en 2008, 2010 et 2014, confirme cette volonté de faire du cinéma tunisien une plateforme de rencontres entre l’Afrique, le monde arabe et les circuits internationaux. Sous sa direction, le festival renforce son rôle historique de rendez-vous majeur pour les cinématographies du Sud.

Cette reconnaissance dépasse les frontières tunisiennes. Son expertise l’a conduite à participer aux plus importantes manifestations cinématographiques internationales. Elle a notamment été membre du jury officiel de la Berlinale en 2017, une reconnaissance majeure qui souligne la place qu’elle occupe dans le paysage mondial du cinéma. Elle a également participé à plusieurs jurys internationaux et collaboré avec de grandes institutions du cinéma mondial, notamment dans le cadre de la Mostra de Venise. Son engagement lui a valu d’intégrer l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, l’organisation qui décerne les Oscars.

À travers son parcours, Dora Bouchoucha représente ainsi un trait d’union entre les cinématographies arabes et africaines et les grandes plateformes internationales.

Elle incarne une génération de professionnels qui a permis aux films du Sud de circuler, d’être vus et reconnus.

Amman, vitrine d’un cinéma tunisien en pleine transmission

C’est dans cette perspective que le Festival international du film d’Amman consacrera une place importante au cinéma tunisien. L’hommage rendu à Dora Bouchoucha s’inscrit dans une programmation plus large qui célèbre une cinématographie traversée par plusieurs générations.

La présence tunisienne sera également marquée par celle de Hend Sabri, membre du jury de la compétition des longs-métrages arabes de fiction. Révélée au cinéma par Les Silences du palais (1994) de Moufida Tlatli, l’actrice est devenue au fil des années l’une des figures majeures du cinéma arabe, capable de naviguer entre cinéma d’auteur et productions populaires avec une même exigence artistique.

Le réalisateur Dhafer L’Abidine sera également à l’honneur puisque son nouveau film Sophia ouvrira cette édition du festival. Après Ghodwa (2021), il poursuit son travail derrière la caméra avec une œuvre centrée sur les liens familiaux, la mémoire et les blessures du passé.

Mehdi Barsaoui participera quant à lui au jury professionnel des Amman Film Industry Days, qui accompagne les projets arabes en développement ou en postproduction.

Sa présence souligne la reconnaissance d’un réalisateur dont le cinéma, notamment avec Un fils (2019), a déjà rencontré un large écho international.

La section consacrée au cinéma tunisien proposera également une traversée de plusieurs décennies de création avec des œuvres majeures comme Les Silences du palais (1994) de Moufida Tlatli, Satin rouge (2002) de Raja Amari, Making Of (2006) de Nouri Bouzid, Hedi (2016) de Mohamed Ben Attia, La Belle et la meute (2017) de Kaouther Ben Hania et Exil (2025) de Mehdi Hmili.

Cette sélection rappelle la richesse d’un cinéma qui a toujours placé au centre de ses récits les questions de liberté, d’identité, de mémoire et de transformation sociale. Un cinéma capable de partir d’histoires individuelles pour atteindre des préoccupations universelles.

La nouvelle génération sera également présente dans les compétitions officielles avec Amel Guellaty et son premier long-métrage Where the Wind Comes From, sélectionné dans la compétition des longs-métrages arabes de fiction, ainsi qu’avec les courts métrages Somewhere I Belong de Youssef Handous et The Light That Remains de Youssef Guermazi.

À Amman, le cinéma tunisien apparaîtra donc comme une histoire de continuité.

Une histoire qui commence avec celles et ceux qui ont construit les fondations, qui se poursuit avec des artistes confirmés et qui s’écrit aujourd’hui avec une nouvelle génération de créateurs.

Au centre de cette histoire se trouve Dora Bouchoucha, non comme une figure du passé, mais comme une présence toujours active. Son parcours rappelle qu’un cinéma ne se construit pas uniquement avec des films, mais avec des convictions, des rencontres et une capacité à transmettre.

Le Festival international du film d’Amman célèbre ainsi, à travers le cinéma tunisien, une idée essentielle : les grandes œuvres naissent souvent de ceux qui savent accompagner les voix nouvelles et leur donner la possibilité d’être entendues.

Article proposé par Lamia Belkaied Guiga
Enseignante universitaire – ESAC,
Université de Carthage
Critique de cinéma
Source : Le Temps du mercredi 22 juillet 2026.


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