Un film qui réussit à séduire et à convaincre
Par Abdelfatteh FAKHFAKH
Selma Baccar pourrait reprendre à son compte les propos d’un Abderrahmane Sissako, cinéaste mauritanien, l’auteur de «Bamako» et de «Tombouctou». Celui-ci affirme entre autres : «Mon intention est populaire, pourtant je fais du cinéma d’auteur. Le public peut prendre goût à ce qu’on lui offre, même si c’est du cinéma d’auteur. Il faut en général éviter l’uniformatisation…».
Il est certain que Selma Baccar adhère à ce choix et y croit, à un point tel que son film réussit à séduire et à convaincre le large public et les amoureux du 7ème Art. Car «El Jaïda» a tout pour plaire : une histoire qui bouge, qui évolue et où quasiment rien n’est téléphoné. On y va de surprise en surprise. Les personnages ont l’épaisseur qui convient pour que nous y croyions. Ils sont en un mot vraisemblables, ils ne sont dépeints ni superficiellement, ni en une profondeur «bergmanienne», même si certains personnages secondaires sont, à juste titre, caricaturaux à souhait (nous pensons par exemple aux juges, les cadhis).
Restituer une époque sans tomber dans le passéisme
«El Jaïda» est un film d’époque. Les reconstitutions y sont heureuses. Si les nostalgiques pourraient être comblés, l’évocation du passé est faite ici sans complaisance, elle n’est pas tombée dans le piège «passéiste». On est loin de cet esprit tourné constamment vers le passé : «Ah ! Comme c’était mieux avant, c’était la belle époque» !
Selma Baccar restitue ce passé (les années 50) et si elle met en scène avec beaucoup de délicatesse certaines facettes de la vie des Tunisoises et des Tunisois fortunés et la «douceur de vivre» qui la caractérise. Elle souligne à maintes reprises, en arrière-fond, un pays où l’on se bat contre la domination coloniale et où règne au quotidien une permanente tension entre les autorités d’un côté et le peuple et ses leaders de l’autre, et surtout le sort peu enviable vécu par les femmes.
Lever le voile sur la condition faite aux femmes à l’époque
Selma Baccar décrit la brutalité de l’occupant, la traque des milieux et leaders nationalistes, la répression qui s’exerce sur eux, tout comme elle nous donne à voir la vie de certains milieux, celui de quelques familles de la bourgeoisie tunisoise, ou celle de certains cercles fermés dont, précisément, «Dar Jouad» (prison de femmes), le lieu central où se déroule la majeure partie du film.
Quatre femmes se retrouvent dans cette prison dans les années 50, soit 8 mois avant l’Indépendance (entre octobre 1954 à la veille de la déclaration de l’autonomie interne et juin 1955, suite au retour triomphal de Bourguiba). Ces femmes n’ont pas le même âge et ne sont pas du même milieu socioculturel, toutefois elles se retrouvent dans ce lieu et se voient obligées de cohabiter sous la terrible autorité de leur geôlière.
Nous voilà plongés dans la vie au sein de ce lieu sinistre, là où des femmes sont là parce qu’elles sont punies par leurs époux, et sont amenées à partager peines, secrets et douleurs.
Un film d’auteur… un engagement «collectif»
Le film tient sa force de la maîtrise de la cinéaste sur son film, du début jusqu’à la fin, du scénario, dont Selma Baccar, la réalisatrice, est l’auteur, jusqu’au montage final, signé de main de maître par Kahena Attia et entériné par la réalisatrice.
Le film est à ranger dans la catégorie du film d’auteur tout en ayant le «cachet» d’une œuvre «collective», dans ce sens où tout le monde semble s’y être investi, les techniciens autant que les acteurs et les actrices, voire même des ami(e)s venues en tant que figurants «historiques» prêter main forte à Selma Baccar, etc.
La maîtrise est ici synonyme d’une excellente direction d’acteurs, d’une capacité à restituer des ambiances, à faire surgir de la poésie, des émotions, des résonances, à donner à voir des lieux, des visages, à faire entendre des bruits, des voix et des sonorités tant familières qu’étranges …
De l’émotion, de la poésie et de l’humour
Même si la facture du film demeure en majeure partie classique (ce n’est en rien péjoratif), le film flirte parfois avec le registre expérimental, et on se laisse séduire par un flux permanent d’images, belles, lumineuses, colorées, par moments, «sombres», dominées par le gris, annonciatrices de moments «durs» et difficiles … Ces images défilent en général doucement, sans rupture brutale, à quelques exceptions près, agrémentées le plus souvent de dialogues subtils et d’un humour fin, frais et salvateur …
Au-delà de sa valeur fictionnelle, le film est à saluer, car il contribue à restituer un pan de notre histoire et à alimenter la mémoire collective tout en défendant brillamment la cause des femmes. C’est un cri contre l’oubli, dans ce sens où il retrace les conditions dans lesquelles les femmes étaient brimées il y a quelques années, sans droits, réprimées au moindre écart, en un mot chaque fois qu’elles voulaient se soustraire à la domination de l’homme ou à des traditions archaïques les dépossédant de leurs droits d’êtres humains.

FICHE TECHNIQUE :
Genre : Film de fiction – Durée : 110’ – Année de production : 2017.
Interprètes : Wajiha Jendoubi, Souhir Ben Amara, Fatma Ben Saïdane, Salma Mahjoubi, Najoua Zouhair, Bilel El Beji, Khaled Houissa, Taoufik El Ayeb, Semia Rhayem, Raouf Ben Amor, Jouda Najeh, Abdelatif Khayreddine, Lotfi Abdeli, Mohamed Ali Ben Jemâa.
Réalisation : Selma Baccar – Montage : Kahena Attia – DOP : Mohamed Maghraoui – Production : Inter Médias Production.

Poster un Commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.