Brèche dans le cinéma algérien
Par Farida Ayari – Libération du lundi 18 avril 1983
Après plusieurs années de silence, Merzak Allouache, réalisateur du merveilleux «Omar Gatlato», nous offre un nouveau film. Présenté au Festival du cinéma arabe, à l’Action République, «L’Homme qui regardait les fenêtres» nous plonge dans la schizophrénie bureaucratique. Un vieux bibliothécaire déçu et frustré par sa mutation de la Bibliothèque nationale à une petite bibliothèque de cinéma évoque, au cours d’un entretien avec un psychiatre, la journée et la nuit qui précèdent le meurtre d’un de ses collègues.
Avec ce troisième film, après le célèbre «Omar Gatlato» et «Les Aventures d’un héros», Allouache élargit la brèche qu’il a génialement creusée dans le cinéma algérien, celle de la tendresse et de la révolte. Cinéaste du quotidien, il parle de ce qu’il connaît le mieux : les hommes, la société algérienne et sa ville, Alger, qu’il filme avec justesse.
À 39 ans, Merzak Allouache a toujours l’air d’un étudiant. Dans les années 60, il fait partie de la soixantaine d’élèves de l’Institut de cinéma de Ben Aknoun. Quand l’Institut sera fermé, il complètera sa formation à l’IDHEC. De retour à Alger, il entre aux Actualités algériennes. En 1967, il est signataire de la lettre adressée par 12 réalisateurs en colère à Mohamed Lakhdar Hamina, alors directeur des Actualités, qui maintient les jeunes gens dans une inactivité difficilement explicable. Licencié avec les autres, il est envoyé en stage à l’ORTF. Mai 68 le surprend à ce moment-là et il décide de rester à Paris- où il s’inscrit à l’École pratique des Hautes Études pour étudier l’histoire du cinéma. En 1972, il se retrouve conseiller culturel au ministère de l’Information algérien où il ne fera pas long feu. Puis, c’est quelques assistanats et documentaires pour la télévision française et enfin, en 1976, son premier film «Omar Gatlato» : 100 000 entrées en France et le plus gros succès commercial de son pays.
De tous ses films se dégage un humour caustique et grinçant dont il ne se départit pas dans la vie. Rien n’échappe au regard impitoyable d’Allouache et surtout pas la frustration engendrée par le sous-développement et une morale arabo-musulmane ravagée par une accumulation rédhibitoire. «Pour faire du cinéma, il ne faut avoir rien à perdre» dit Merzak Allouache, qui ajoute : «Mon cinéma est né d’un bouillonnement d’idées, d’une période de mise à nu des problèmes. C’est pour ça qu’on y trouve un petit air de liberté».
Allouache vit à Alger dans la cité des artistes, les Asphodèles, et comme tous les Algériens de sa génération, il fréquente assidûment la Cinémathèque d’Alger, dirigée par l’inénarrable Boudjemaâ Karèche, qui apparaît dans son film : c’est l’homme qui vient tous les jours à la bibliothèque de cinéma, s’installe toujours à la même place, décolle de sous la table un infâme chewing-gum qu’il mâche jusqu’à la fin de ses lectures…
Depuis 1978, Allouache a rongé son frein en attendant que l’Office national du cinéma veuille bien produire son film. Si l’Office lui rend désormais la vie moins difficile, Merzak Allouache s’affirmera vraisemblablement comme l’un des plus grands cinéastes de sa génération.
Farida Ayari
Libération du lundi 18 avril 1983

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