ALEXANDRIE, NEW YORK : MÉMOIRE FROISSÉE, MIROIR BRISÉ

© Orange Studio / France 2 CInéma / Gimages Films / MISR International Films

Par Mahmoud Jemni pour cinematunisien.com

Un récit émaillé d’autobiographie et de narcissisme, auquel Youssef Chahine nous a habitués depuis «Alexandrie, pourquoi ?».

Dès le début de l’exposition, Chahine dévoile son ambivalence envers un pays qui n’a jamais cessé de le fasciner : l’Amérique. Il espérait y être reconnu. Chose faite, puisque les Américains lui rendent hommage après un demi-siècle de carrière cinématographique. Il refuse cet hommage par solidarité avec les Palestiniens, quotidiennement massacrés par les Israéliens, alliés préférés des États-Unis.

La rebuffade cède la place au voyage au pays de l’oncle Sam. Là-bas, Ginger, ses premières amours du temps où il était étudiant en Amérique, exhorte son fils Alexandre à assister au point de presse du réalisateur égyptien Yahia Choukri. Alexandre, jeune danseur, apprend que ce réalisateur n’est autre que son père. Réaction brutale : «Je ne suis pas content que tu sois mon père. Je suis né en Amérique, d’un père américain». Son dédain des Arabes, il ne le cache pas.

Et pourtant, l’Autre est le thème central du film. Dès le premier plan, splendide voix d’un chanteur égyptien, tonnant : «Comment peux-tu être en même temps toi-même et l’espoir des autres».

L’Autre, dimension objective et réelle dans notre vie, est incriminée par les deux protagonistes : Alexandre l’Américain et Yahia l’Arabe. Chacun a ses raisons. Le fils appartient à un territoire clos. Rien ne compte en dehors de son univers artistique ou spatial. Dans sa vie, il n’y a que sa fiancée, sa mère et son professeur. Il ne sait rien sur les autres civilisations, elles ne l’ont jamais intéressé.

Le père, qui désire rencontrer l’Autre, ne perd aucune occasion de se venger. N’a-t-il pas été humilié du temps où il était étudiant ? Ne l’a-t-on pas chassé des studios Columbia, trois minutes après qu’il y ait accédé, tandis que sa petite amie Ginger a quitté les studios avec un contrat en poche ? Sa progéniture ne l’a-t-il pas renié parce qu’il est Arabe ? Ce même Arabe était major de sa promotion et cinéaste reconnu par la plus grande manifestation cinématographique : Cannes. C’est une Amérique hautaine, cynique, aveugle, pourvoyeuse de mort. Contrairement à son pays ou à sa ville, Alexandrie, berceau des civilisations et de tolérance, New York, avec sa Statue de la Liberté, combat l’amour et la tendresse.

© Orange Studio / France 2 CInéma / Gimages Films / MISR International Films

L’Autre est une thématique omniprésente chez Chahine, un concept omniprésent dans son œuvre. Il suffit de se rappeler du film intitulé «L’Autre». Chahine, qui revendique haut et fort le dialogue avec l’Autre, nous a tous (protagonistes et spectateurs) confinés dans des espaces réduits. De sa filmographie, il n’a montré, dans le meilleur des cas, que des plans semi-ensemble («Gare centrale», «Alexandrie, pourquoi ?»). Du nouveau monde, et de New-York principalement, on a eu droit à des intérieurs exigus, avec très peu d’individus. Ces derniers ne relatent pas le brassage humain et culturel de l’Amérique. C’est une Amérique uniforme. Le peu de figurants montrés à l’écran reflètent des ambiances égyptiennes américanisées. Un peu de réalisme serait bénéfique pour le film et aiderait l’œuvre à se libérer de son atmosphère égypto-égyptienne. Il nous renseignerait aussi sur l’évolution de l’Amérique profonde. Car cette Amérique, c’est le vrai Autre. Des représentations de la vraie New-York nous feraient l’économie des chorégraphies mal conçues, mal représentées et injustifiées (Carmen). À quoi riment-elles ? Quelle filiation démontrent-elles ? Plusieurs fausses notes, voire du remplissage, viennent alourdir le temps et le ton.

Une seule note d’espoir : dialoguer avec l’Autre à travers ses œuvres. Le père contemple son fils sur scène. Le fils visionne les films du père. C’est bien le dialogue des cultures, mais il n’y a pas de cultures sans hommes.

L’homme est à la fois point de départ et point d’arrivée. Qu’il prime. Qu’il garde en tête des souvenirs clairs de l’Autre. Que son miroir, l’Autre, lui renvoie des images nettes. Un miroir brisé ne remplit jamais cette fonction.

Mahmoud Jemni


 

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