«LE CINÉMA TUNISIEN D’HIER ET D’AUJOURD’HUI», UN LIVRE POUR CERNER LES ENJEUX ACTUELS DU CINÉMA TUNISIEN

Un livre nécessaire !

Par Rihab Boukhayatia – www.huffpostmaghreb.com – 14/07/2019

Raconter l’histoire du cinéma tunisien, c’est raconter également les turbulences politico-sociales de la Tunisie depuis l’indépendance. C’est l’ambition du nouvel ouvrage du critique et universitaire tunisien, Tarek Ben Chaabane, «Le cinéma tunisien d’hier et d’aujourd’hui».

Cette publication tend à combler le manque flagrant de littérature concernant le cinéma tunisien.

Remontant aux prémices de la création cinématographique, l’universitaire scrute les visions politiques et l’absence de visions qui ont émaillé ce secteur, les embellies et les lacunes des personnes et des systèmes, l’affrontement entre un «cinéma divertissant» et «un cinéma militant», la révolution et ses scénarii, l’équilibre précaire entre argent et création, entre assistanat et rébellion. L’ouvrage propose ainsi une lecture exhaustive et limpide.

La dualité : individu/groupe

Tarek Ben Chaabane analyse les premières expériences cinématographiques ayant zoomé sur les figures de l’opprimé : les femmes («Fatma 75» de Selma Baccar), les jeunes («Les Baliseurs du désert» de Nacer Khémir), les intellectuels («Traversées» de Mahmoud Ben Mahmoud»), etc.

«Ces contradictions de la société tunisienne mises en avant étaient le plus souvent rattachées sous le mode de la parabole ou de l’allégorie, à des tactiques de résistances. L’entreprise émancipation étant vouée, presque systématiquement, à l’échec…», explique Ben Chaabane.

Ces représentations des libérations individuelles avortées par le groupe ont marqué le cinéma tunisien pendant des décennies (des années 60 jusqu’au milieu des années 90).

Lors du nouveau millénaire, la tendance individualiste s’est endurcie avec «des êtres qui ne portent plus des valeurs directement communicables (…). Poussés par des désirs bruts, les personnages se lancent sans hésitation dans des aventures risquées», souligne l’auteur. En témoignent «Satin Rouge» de Raja Amari, «Khorma» et «La tendresse du loup» de Jilani Saadi, etc. Ce dernier est d’ailleurs la quintessence de cette tendance.

La révolution et le cinéma : le jeu de miroir

Nombreux sont les films qui puisent dans la révolution, cherchent à ériger des héros dans une révolution qui n’en avait pas besoin. La révolution est dénuée de héros mais aussi de projet culturel, note l’auteur.

«Il faut, tout de même, insister sur le caractère atypique de la révolution tunisienne. Car si dans la foulée des révolutions bolchevique ou iranienne les appareils d’Etat ont pris en charge idéologiquement et institutionnellement l’organisation des mondes de l’art, de la communication et de la culture, la révolution tunisienne, dans direction et avec une programmatique diffuse, aménagée au gré de l’évolution des rapports de forces, n’a pas été accompagnée d’un projet culturel», renchérit Ben Chaabane.

Concernant la fabrique du film, en absence d’un marché, elle est tributaire des «rapports de force», tantôt avec la tutelle étatique, tantôt avec le bailleur de fonds sur fond d’auto-censure et de malentendus.

La diversification des sources de financement, les possibles permises par le numérique, la liberté d’expression récemment acquise, ont été pourtant des aubaines pour les jeunes cinéastes, nuance le critique.

«Les films à petits budgets et l’autoproduction ont permis à de nombreux cinéastes de faire une entrée remarquée. Mais il semble que le souci d’intégration reste prédominant. Il s’agit plus d’une tactique de distinction que d’un positionnement idéologique ou esthétique de rupture…», constate Ben Chaabane.

Les enjeux d’hier demeurent ceux d’aujourd’hui : le cinéma tunisien prendra-t-il des risques (à l’image d’un Ala Eddine Slim) ou se fondra-t-il dans une moule esthétique et intellectuelle dictée par la marginalisation du rôle du scénariste (qui aussi le réalisateur et parfois le producteur) d’un côté, et le formatage des scénarios de l’autre côté (sous l’influence des bailleurs de fonds ou ce que Néjib Ayed a nommé le «syndrome de Halfaouine») ?

L’ouvrage montre le bouillonnement d’un secteur à la croisée des chemins.

Source : https://www.huffpostmaghreb.com/


 

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