PORTRAIT – WIDED ZOGHLAMI, RÉALISATRICE : LA VOIX D’UNE ÉPOQUE, D’UNE GÉNÉRATION

Par Meysem MARROUKI – La Presse de Tunisie – Publié le 2/11/2019

Elle suit cinq personnages, tous chômeurs, se débrouillant comme ils peuvent pour survivre. Halim, Tiga et Paza avaient la chance de s’accrocher à leur rêve de devenir musiciens professionnels. À l’époque, déjà, ils composaient, écrivaient et jouaient une musique révoltée et censurée. Une décennie plus tard, ces rencontres, ce film et la voix qu’il a prise ont fait de Wided un personnage du film dans lequel elle intervient ponctuellement.

Avec son premier long-métrage documentaire, «Fathallah TV, 10 ans et une révolution plus tard», elle a été sélectionnée pour concourir dans la compétition officielle des JCC, elle s’appelle Wided Zoghlami et son film n’a pas manqué d’attiser la curiosité des spectateurs venus nombreux pour ses premières projections.

Née le 6 janvier 1985 d’une maman belge et d’un père tuniso-sicilien, Wided a grandi à Lafayette, au cœur du centre-ville de Tunis. «Mes trois origines déversent toutes vers la tunisienne», souligne-t-elle. Petite, elle adorait les arts et à 4 ans elle rêvait de devenir chanteuse. «Un jour, j’ai entendu la voix de ma sœur qui chante de l’opéra, alors j’ai compris que je devais faire autre chose» affirme-t-elle et d’ajouter: «J’ai fait pas mal de danse, mais cela ne me suffisait plus. C’était, finalement, le cinéma qui pouvait répondre à mon besoin de m’exprimer». Professionnellement, Wided s’est orientée vers la musique pour manager des groupes. «Le cinéma me permet de m’exprimer tandis que la musique m’inspire, me soulage, me motive, me déprime…. Elle accompagne tous mes états âme», note-t-elle.
Côté études, Wided a fréquenté l’école et le lycée français Pierre Mendès-France, avant de s’orienter vers des études artistiques à l’École des Arts et du Cinéma (Edac). Son cursus terminé en 2005, elle obtient une bourse qui lui permettra de finir ses études à l’Eicar Paris et qui s’achèveront par la réalisation d’un court-métrage, «Presque un plaisir».

De retour à Tunis en 2007, elle entamera le «Fathallah TV» où elle suivra le parcours de jeunes musiciens qui évoluent dans le quartier populaire éponyme de la banlieue sud de Tunis. Parmi eux, Halim Yousfi le chanteur et leader du groupe Gultrah Sound system, Tiga Black’na et Paza Man du groupe Old 9 School. Elle interrompra le tournage pour retourner en Europe, le groupe Gultrah l’accompagnera à Bruxelles. A partir de 2014 et jusqu’en 2016, elle managera le groupe Old 9 school et, en 2017, elle reprendra le tournage de son documentaire.

«Fathallah TV, 10 ans et une révolution plus tard» braque la lumière sur cinq destins de jeunes, sur un quartier populaire et figure l’évolution de ses protagonistes, des lieux mais aussi celle de la réalisatrice. Avec une chronologie volontairement déstructurée, sa narration claire, le film est un voyage entre deux époques, subtilement soulignées par l’image. Wided nous embarque dans un périple fait d’allers-retours entre 2007 à l’ère de la dictature et 2017, 6 ans après la révolution du 14 janvier 2011.

«Tout a changé, pourtant rien ne bouge, ou presque ! Voilà ce qui pourrait résumer cette décennie», écrit Wided. Tout a commencé en 2007 quand elle rencontra Halim, musicien de 23 ans qu’elle a filmé le jour où la police de l’aéroport l’a empêché de prendre l’avion pour Alger. Il s’y rendait pour chercher plus de musique, pour essayer de vivre de son art. Quand elle lui demande pourquoi il ne peut pas vivre de sa musique en Tunisie, il l’interpelle : «Et toi, tu vis de cinéma?». C’est le déclic pour Wided : «Cela m’a poussée à chercher d’où venait sa colère, colère que l’on retrouvera chez la majorité des jeunes Tunisiens de sa génération», raconte-t-elle. En 2007, elle va à la rencontre de ces jeunes du quartier Sidi Fathallah: «J’ai pu alors saisir cette grogne qui naissait après 20 ans de «règne» de Ben Ali». Elle suit cinq personnages, tous chômeurs, se débrouillant comme ils peuvent pour survivre. Halim, Tiga et Paza avaient la chance de s’accrocher à leur rêve de devenir musiciens professionnels. A l’époque, déjà, ils composaient, écrivaient et jouaient une musique révoltée et censurée.Une décennie plus tard, ces rencontres, ce film et la voix qu’il a prise ont fait de Wided un personnage du film dans lequel elle intervient ponctuellement.

«La question quant à l’évolution de l’artiste, l’influence que son art peut avoir sur sa vie et ses choix est clairement posée, en passant par mon personnage et par la vie des musiciens», souligne la réalisatrice. Un document important à voir, sa sortie en salles est prévue pour 2020. Bon vent Wided !

Source : https://lapresse.tn/


 

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