DERRIÈRE LA VAGUE, LES VIES QUI RESTENT

Film «Derrière la Vague» (2016), réalisé par Fethi Saïdi

Par Fadoua Medallel, Cinéphile tunisienne – La Presse du dimanche 25 octobre 2026

À la cité Ennour, dans la périphérie de Tunis, l’absence a des visages. C’est à cette vie, après le départ que s’attache Fethi Saïdi dans «Derrière la vague», un documentaire qui commence là où les récits de migration clandestine s’interrompent.

En 2011, dans les mois qui suivent la révolution tunisienne, des jeunes prennent la mer vers l’Italie. Certains de ces voyages laissent derrière eux des familles sans nouvelles de leurs fils. Plusieurs années après, l’incertitude demeure : ont-ils péri en mer ou emprisonnés ? Fethi Saïdi s’intéresse à ce temps qui s’étire après la traversée, lorsque l’événement a disparu de l’actualité, mais continue de bouleverser les vies, au milieu d’un quotidien qui, lui, ne s’arrête pas.

Les souvenirs et les questions sans réponse continuent de nourrir les conversations. Les proches évoquent les derniers appels, les images aperçues à la télévision et les hypothèses auxquelles ils s’accrochent. La répétition et l’accumulation de ces paroles disent l’impossibilité de clore une histoire dont il manque la fin.

Cette attente est aussi une lutte. Les parents de disparus fournissent des échantillons d’ADN, se rendent dans les institutions, préparent des pancartes et se mobilisent pour obtenir des réponses.

Leur présence dans l’espace public souligne leur isolement. Lorsqu’une mère s’interroge sur le faible nombre de personnes réunies pour défendre une cause qui touche tant de foyers, une autre dimension de leur épreuve apparaît : la difficulté à faire exister collectivement une douleur que chacun porte seul. Les démarches engagées par les familles se heurtent également aux lenteurs administratives.

«Derrière la vague» élargit son regard au-delà de cette quête et révèle sa dimension anthropologique. La vie sociale y apparaît dans ses formes concrètes : les liens de voisinage, les hiérarchies familiales, les traditions, les activités économiques, les aspirations des jeunes et les arrangements qui permettent de poursuivre sa vie malgré les contraintes. Le quartier se révèle comme un monde organisé, où les liens collectifs côtoient les tensions.

L’histoire de Mohamed donne à voir les limites de cette entraide. Issu d’une famille originaire de Kasserine, il travaille à la décharge de Borj Chakir, où la collecte et la vente de bouteilles en plastique constituent une source de revenus.

Dans une négociation avec un acheteur, il peine à comprendre ce que celui-ci gagne réellement sur les bouteilles qu’il lui vend. La scène fait apparaître un déséquilibre qui dépasse la seule question du prix : Mohamed dépend d’un système d’échange dont il ne maîtrise pas toutes les règles.

La décharge, signe visible d’une marginalité sociale, est aussi un espace de travail où se joue une autonomie fragile.

Mohamed avait envisagé de partir, mais il est resté. Son parcours est loin d’être une alternative rassurante à celui des disparus. Le mariage, les conflits familiaux, la maladie et les difficultés matérielles continuent de peser sur son existence.

En contrepoint, Hamed poursuit la recherche de son fils tout en continuant à réparer des téléviseurs. Son activité maintient une forme de régularité dans une existence déstabilisée.

Autour de lui, les enfants jouent aux jeux vidéo, les jeunes parlent de leurs projets et la mer accueille aussi des moments de détente. Ce voisinage entre l’ordinaire et le tragique empêche de réduire les habitants à leur souffrance.

La mer, à la fois lieu de plaisir et horizon possible de la disparition, concentre cette ambiguïté : elle appartient à la vie de ceux qui restent autant qu’à l’imaginaire de ceux qui sont partis.

Le film observe également les formes de solidarité qui structurent la communauté, notamment lors d’un mariage, où les contributions financières des invités (Rmou) contribuent à soutenir le jeune couple. Mais cette dynamique ne garantit pas un soutien permanent.

Plus tard, lorsque Mohamed quitte le domicile familial après une dispute avec son père, il transporte seul ses affaires. Le contraste révèle les limites des pratiques collectives mises en scène. Une communauté peut partager des rites et des obligations sans parvenir à protéger chacun de ses membres dans les moments de rupture.

La durée des scènes et la place accordée aux occupations des habitants leur permettent d’exister au-delà de leur statut de victimes. Le film restitue un milieu social dans lequel ces expériences prennent sens, sans les réduire à une illustration du drame.

À la fin, les situations ont évolué sans pour autant se résoudre. Un jeune homme a ouvert son commerce, Hamed a déplacé son activité de réparation et Mohamed est devenu père. Mais la plupart des familles n’ont toujours pas de nouvelles de leurs proches disparus. Ces trajectoires montrent que la vie se poursuit sans que chacun puisse nécessairement reprendre son destin en main. Dans «Derrière la vague», ceux qui attendent sont aussi ceux qui tentent de bâtir quelque chose avec les moyens dont ils disposent.

Le film leur donne une place à l’écran, sans prétendre apporter de réponse à ce qui demeure en suspens.

Fadoua Medallel, Cinéphile tunisienne
Source : La Presse du dimanche 25 octobre 2026


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