LAMINE NAHDI OU LE THEATRE POUR TOUS

Par Nadjib Stambouli – Algérie Actualité N° 1050 – semaine du 28 novembre au 4 décembre 1985

En marge des JCT. Il est un peu fort, un peu grand, et beaucoup sympathique. Les commissures de ses lèvres, s’arc-boutent en permanence, figeant sa physionomie en un sourire persistant, conférant au visage un charme poupinesque.

LAMINE NAHDI a su faire de son côté grand enfant, l’enfant terrible du théâtre tunisien. Tout le monde s’accorde à dire de lui qu’il est un phénomène. Critiques, compagnons des planches, publics, détracteurs, supporters, tous ne finissent pas de se demander jusqu’où «Lamine ira trop loin ?». On dit bien supporters, le terme n’est pas trop fort pour qualifier les mouvements de foule qu’il draine à chaque passage, le summum ayant été atteint il y a deux ou trois ans à Carthage, où il s’est produit devant… treize mille spectateurs ! De quoi reconsidérer tous les schémas, conceptions et canons qui définissent l’art théâtral dans son double champ émetteur-récepteur.

Et il n’est que de voir sa «galerie», composée de vieilles femmes, d’adolescents, de travailleurs, hauts et petits fonctionnaires, pour mesurer l’amour que lui portent ces gens du peuple, et l’impact qu’il a sur eux en retour. C’est que Lamine Nahdi a opté résolument pour le théâtre populaire, en puisant dans les situations quotidiennes et s’inspirant du langage le plus accessible et le plus courant, assaisonné de touches humoristiques qui font la caractéristique principale de son théâtre. Comme tout phénomène, Lamine à sa genèse. Elle se trouve dans sa famille. «Dans notre maison, à Kef, chaque vendredi était l’occasion d’une réunion familiale, entre le conteur extraordinaire qu’était mon père et des oncles et tantes, autour de la lampe à pétrole. Parmi eux, on trouvait le chanteur, le fonctionnaire, l’ivrogne, le comédien, et c’est dans cette micro-société qui transmettait le sens de l’art hors des moules et des bornes, c’est dans ce creuset ambiant que m’est venue ma vocation théâtrale». Ces prédispositions ne prendront forme organique qu’après la réussite au bac, période qui verra Lamine rejoindre le théâtre amateur, qui connaissait lors de ces années soixante un foisonnement nourri par le fait que les gens se retrouvaient «naturellement autour de l’activité théâtrale. L’apprentissage / continue dans la troupe professionnelle du Kef. Question rémunération, on peut dire sans risque de nous tromper que Marlon Brando était mieux payé. Lamine Nahdi, après sept mois de stage non rétribués, décroche son premier rôle (secondaire) dans «Houki Oua Hrairi» qui est passée à l’époque en Algérie (en 1969). Notre homme de théâtre en herbe est recruté. Son salaire est de 10 DT (100 DA environ) par mois ! «Après avoir joué dans «El Hani Bouderbala», «Ezzir Salem», «Essinia», «Mouharedj en Espagne», au bout d’une année et demi mon salaire est monté à 30 DT, mais jusqu’à aujourd’hui mon objectif n’est pas d’ordre matériel». Le désir de faire mieux, de se faire connaître et d’affirmer sa propre conception de la pratique artistique font «monter» Lamine vers Tunis la capitale, accompagné de sa femme, la comédienne et chanteuse Souad Mahassen. Pendant deux bonnes années, et bien qu’accepté au théâtre de cette ville, il reste «sur la touche», ne «respirant que par un seul poumon» l’air de la routine et des horaires administratifs.

Se morfondre en toute passivité n’est pas de son tempérament, et Lamine crée sa propre troupe à la maison de la culture Ibn Rachiq, composée de travailleurs, chômeurs, étudiants et intellectuels, durant cette période 72-73 caractérisée à la fois par la prolifération de troupes amateurs (une cinquantaine) et professionnelles huit et par une désaffection et un désintérêt du public. A l’issue de trois mois d’intenses discussions, le groupe s’engage dans «le théâtre direct, qui aborde les problèmes, préoccupations, rêves, situations, et idées des gens dans un style simple, sans fioritures ni poussières. Ce théâtre est né comme lors de la révolution théâtrale en Italie qui a vu, avec les problèmes de locaux et de moyens matériels, la naissance du «théâtre pauvre». Nous avons fait abstraction de la scène en tant qu’espace pour nous concentrer sur le comédien qui, lorsqu’il est bon, est comme un orateur politique, qui à partir d’un rien attire son auditoire». La jeune troupe monte collectivement «Dans le pays de Haw Haw». «La création collective est une révolte sur l’auteur et sur le héros, et non l’expression de leur absence».

Ensuite, avec trois amis, Lamine Nahdi fonde «La troupe du Maghreb arabe», dont l’idée de base était de rassembler des comédiens algériens et marocains. C’est le début du succès populaire. La pièce «Fer Fer» (fuis, fuis) est donnée 350 fois en trois ans. Pour la petite histoire, lors de son passage en Algérie, une erreur de «traduction», pensant que le titre original était en français, a donné «Hadid hadid». La troupe s’ouvre à des compétences comme Fadel Djeaïbi, Fadel Djaziri (co-auteur avec Nahdi de la fameuse «Karrita», Habib Chebil, Ferriqui. Toutes les pièces sont jouées des dizaines ou des centaines de fois.

Après 76, les portes de la TV et du ciné s’ouvrent, et Lamine Nahdi exploite ces moyens pour mieux se faire connaitre et attirer encore plus de public au théâtre. Les succès de l’écran ne l’éloignent pas des planches. Il continue sur scène à ficeler des pièces qualifiées de subversives et de sources d’agitation, pièces parfois interdites puis autorisées et ainsi de suite. En 1980 Lamine monte «El fourja» qui comme son nom l’indique est un spectacle, Il le mènera au Vénezuela et en Corée du Sud. Dans ces festivals de renommée mondiale, il découvre les théâtres évolués de Pologne, du Brésil, le Nô Japonais, les marionnettes belges. Il «s’étonne et mesure l’immense retard du théâtre arabe». A son retour du Vénézuela, ce conteur moderne est directement accueilli en prison. Un formidable élan de solidarité des artistes contribue à le libérer, «avec 13 chefs d’accusation, qui étaient la facture de mon succès. Mon emprisonnement prouvé mon existence, et le théâtre qui était la cinquième roue de la charrette reprenait considération». Lamine connaîtra maintes difficultés, ostracisme et même censure sur les quelques articles qu’il écrivait dans la presse. «Lors de mes allées-venues au tribunal, j’ai eu le soutien moral de l’union des hommes de théâtre et de M. Ben Slama, ministre de la Culture qui, en sa qualité d’homme de lettres avait manifesté beaucoup de compréhension à mon égard : Aujourd’hui, la caisse qu’il a créée, le fonds spécial de la promotion culturelle, contribue à l’épanouissement du théâtre. Mais l’artiste véritable fait du bon travail, que ce soit dans les situations de pauvreté ou de richesse».

Lamine Nahdi, qui nourrit l’espoir de projets communs avec l’Algérie et avec d’autres pays arabes, a présenté au dernier festival tunisois «Hammala fi nazla», avec le «théâtre total», constitué des mêmes éléments que la troupe du Maghreb arabe, devenus professionnels. La critique le chouchoute parfois et en d’autres ne le ménage nullement, abordant son travail sans complaisance aucune. Il estime que «la critique vient de la représentation. Il ne suffit pas au critique de théâtre de savoir et d’être instruit, encore faut-il qu’il voie le maximum de spectacles. Malheureusement le critique arabe a un rapport de défense avec spectacle. Les ministères et autorités concernés devraient songer à inviter des spectacles étrangers ou à envoyer les critiques se former dans les festivals internationaux. Le critique par incompétence, simplifie à l’extrême, pouvant même marginaliser et porter préjudice aux théâtres» : Dans les moments où tout le monde parle de crise du théâtre arabe, Lamine affirme : «Certains disent que c’est une crise de texte, ou de mise en scène, ou de technique, mais en réalité, elle n’est que celle du comédien, qui par son talent peut faire passer n’importe quoi».

Curriculum vitae, critique, crise, il ne reste plus qu’à le brancher sur le festival, pour terminer une discussion sur la terrasse d’un café, interrompue sans cesse par des «Salut Lamine» ou des commentaires du genre. «Il a grossi. Lamine, c’est vrai il a maigri». Mais laissons-le parler : «Cette deuxième édition ressemble à la première par la faiblesse du niveau. Il faudrait songer à une commission qui sélectionnerait les meilleurs spectacles. Bien entendu, l’initiative est bonne et reste à saluer. Nous en sommes pleinement heureux. Je me sens tout content d’être avec des comédiens algériens, palestiniens, africains ou autres. Il reste à espérer que cette chaleur soit accompagnée par des spectacles de haut niveau». Voilà, nous avons une idée sur Lamine Nahdi. Espérons voir bientôt. Ou même après, l’enfant terrible du théâtre tunisien. L’enfant terrible du théâtre maghrébin, arabe, etc.

Nadjib Stambouli
Source : Algérie Actualité N° 1050 – semaine du 28 novembre au 4 décembre 1985


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