Par : Lamia Belkaied Guiga – Le Temps du jeudi 15 octobre 2026
Du 11 au 20 novembre 2026, le Festival international du Film du Caire (CIFF) célébrera cinquante ans d’existence à l’occasion de sa 47° édition. Quelque 145 films et œuvres cinématographiques issus de 64 pays et entités de production sont annoncés. Entre valorisation du patrimoine égyptien, distinctions honorifiques, ouverture au jeune public et nouvelles formes de création, le rendez-vous cinématographique du Caire entend consolider son rayonnement régional.
Fondé en 1976, le CIFF marque ce demi-siècle d’existence avec une programmation mêlant compétitions internationales, cinéma arabe, patrimoine restauré et création contemporaine. Les chiffres annoncés le 11 octobre témoignent de l’ampleur de cette édition : 17 premières mondiales, 5 premières internationales et 87 premières dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA), soit 109 premières au total.
Au-delà de cette diversité, l’enjeu est celui de la visibilité des œuvres, de leur circulation et de leur accès aux publics, autant de défis persistants, notamment pour les cinémas arabes et africains. Accrédité en catégorie A par la Fédération internationale des associations de producteurs de films (FIAPF), le festival figure parmi les grands rendez-vous internationaux du cinéma. Fort de son ancienneté et de son ancrage régional, il constitue un espace de rencontre entre cinéastes, producteurs, distributeurs et publics, tout en favorisant la circulation des œuvres au-delà de leurs territoires d’origine.
Chadia, le visage d’une mémoire vivante
Cinquante ans après sa création, le Festival international du Film du Caire rend hommage à Chadia, figure emblématique du cinéma égyptien, en la plaçant au cœur de l’affiche officielle de sa 47° édition Actrice et chanteuse populaire, elle incarne une mémoire artistique qui continue de traverser les générations.
Cette célébration s’accompagne d’un programme de plus de 20 classiques égyptiens restaurés, parmi lesquels «Le Caire 30» (1966) et «La Seconde épouse» (1967), de Salah Abou Seif, «Entre deux palais» (1964) et «Le Palais du désir» (1967) de Hassan El-Imam, «Le Péché» (1965) de Henry Barakat et «Les Gens et le Nil» (1972), de Youssef Chahine. La sélection comprend également «Shafiqa la Copte» (1963), de Hassan El-Imam, et «Maaboudet El Gamaheer» (1967), de Helmy Rafla. À travers ces œuvres, le festival réaffirme l’importance de la restauration et de la transmission du patrimoine cinématographique. L’enjeu est de préserver des films qui ont façonné l’histoire culturelle égyptienne et de permettre aux nouvelles générations de les redécouvrir.
Abderrahmane Sissako et Matteo Garrone, deux cinéastes à l’honneur
Pour marquer les 50 ans du Festival international du Film du Caire, deux cinéastes aux univers singuliers recevront la Pyramide d’Or honorifique lors de sa 47° édition : le Mauritanien Abderrahmane Sissako et l’Italien Matteo Garrone. D’autres personnalités du cinéma seront également distinguées à l’occasion de cet anniversaire.
Le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako s’est imposé comme une figure majeure du cinéma africain contemporain, notamment grâce à «Timbuktu» (2014). De «La Vie sur Terre» à «Bamako», en passant par «En attendant le bonheur», son œuvre explore les identités, les fractures sociales et les rencontres entre les cultures. Présenté à Cannes, «Timbuktu» a ensuite été nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, donnant une portée internationale à son récit de la vie quotidienne sous l’emprise de groupes extrémistes.
Son parcours se prolonge avec «Artou», son premier film immersif à 360 degrés. D’une durée de 27 minutes, l’œuvre a été sélectionnée dans la compétition Venice Immersive de la Mostra de Venise 2026. Elle suit une fratrie qui ramène le corps de son père en Mauritanie, conformément à son souhait d’être enterré auprès des siens. À travers ce voyage, Sissako poursuit son exploration du deuil, de l’exil et de l’appartenance, tout en expérimentant une nouvelle relation entre le spectateur et l’image.
Le cinéaste italien Matteo Garrone sera également distingué pour une œuvre qui interroge les rapports de pouvoir, la marginalité et les contradictions de la société contemporaine. Révélé sur la scène internationale avec «Gomorra» (2008), il a poursuivi cette exploration avec «Dogman» (2018), avant de signer «Moi, capitaine» (Lo Capitano, 2023), récit du périple de deux jeunes Sénégalais vers l’Europe, récompensé par le Lion d’Argent de la réalisation à Venise et nommé à l’Oscar du meilleur film international.
À travers ces deux distinctions, le CIFF met en lumière deux écritures cinématographiques différentes, mais réunies par une attention constante aux destins individuels et aux fractures du monde. Chez Sissako comme chez Garrone, le cinéma dépasse le simple constat social pour interroger, à hauteur humaine, les bouleversements qui traversent nos sociétés.
Nabil Ayouch à la tête du jury international, 12 films en compétition internationale
Le cinéaste franco-marocain Nabil Ayouch présidera le jury de la compétition internationale. Figure majeure du cinéma marocain contemporain, il explore depuis «Ali Zaoua, prince de la rue» les marges de la société, les inégalités et les aspirations de la jeunesse. Avec «Les Chevaux de Dieu» et «Haut et fort», présenté en compétition officielle à Cannes en 2021, il a développé une œuvre attentive aux réalités sociales et aux voix souvent peu représentées à l’écran.
Douze films concourront pour la Pyramide d’Or, dans une sélection qui traverse plusieurs continents. Le Maroc est représenté par «Strawberries» de Laïla Marrakchi, coproduit avec la France, l’Espagne et la Belgique, alors que l’Égypte est représentée par «BerleeN »d’Ahmad Abdallah et «Al Baraneya» d’Ashgan El-Hamus. La sélection comprend également «Heysel 85» de Teodora Ana Mihai, coproduction belgo-néerlandaise-allemande, «Four Minus Three» de l’Autrichien Adrian Goiginger, «In the Darkness I See You» du Libanais Nadim Tabet et «Inherited »de l’Iranien Morteza Alizadeh. Le Japon, la France, les Balkans et l’Amérique latine complètent ce panorama.
La sélection comprend également «Love Is the Monster», de Neto Villalobos Brenes, «The Ballet Lesson», de Kazuya Murayama, «The Green Eyes», de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, ainsi que «Words of Love», de Rudi Rosenberg, et «Yugo Goes to America» de Filip Grujic et Aleska Borkovic.
Plusieurs réalisateurs arrivent avec des films déjà remarqués dans les grands festivals. «Strawberries», de Laïla Marrakchi, et «Words of Love», de Rudi Rosenberg ont été présentés dans la section Un Certain Regard à Cannes, tandis que «Four Minus Three» a été montré à Berlin et «The Green Eyes» à Locarno. Sans se limiter aux noms les plus établis, cette compétition réunit des cinéastes aux parcours variés et des œuvres qui ont déjà commencé à circuler sur la scène internationale.
Cairo Kids, former les spectateurs de demain
Nouveauté de cette 47° édition, Cairo Kids fait son entrée au Festival international du Film du Caire avec 9 films, répartis entre 3 longs-métrages et 6 courts-métrages. Confiée à la critique et productrice Rasha Hosny, cette nouvelle section entend ouvrir le festival au jeune public et lui faire découvrir la diversité des formes et des imaginaires cinématographiques. La sélection réunit des œuvres venues notamment du Japon, de l’Inde, de la Tunisie, de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni.
L’initiative répond à un enjeu essentiel pour les festivals : donner aux enfants une véritable place dans la vie cinématographique. Il ne s’agit pas seulement de préparer le public de demain, mais aussi de reconnaître les jeunes spectateurs d’aujourd’hui, leur curiosité et leur capacité à découvrir d’autres réalités à travers les images. En proposant des films de formats et d’horizons différents, Cairo Kids fait de la salle un espace de découverte, d’émotion et de partage.
Avec cette nouvelle section, le CIFF élargit sa mission au-delà de la compétition et de la célébration du patrimoine. Il affirme que la transmission du cinéma commence dès l’enfance, dans la rencontre avec des histoires qui éveillent l’imagination, nourrissent le regard et ouvrent une fenêtre sur le monde.
De la salle aux nouvelles formes de création
Au-delà de la compétition internationale la 47° édition du Festival du Caire s’appuie sur plusieurs sections qui reflètent la diversité du paysage cinématographique. La compétition Horizons du cinéma arabe met en lumière les productions de la région, tandis que la Semaine internationale de la critique accorde une place aux propositions singulières et aux voix émergentes. Ces espaces complètent la programmation principale et contribuent à faire dialoguer différentes générations de cinéastes.
Le festival s’intéresse également aux nouvelles formes de création à travers Cairo’s XR, consacré à la réalité étendue et aux médias interactifs. Les Cairo Industry Days, notamment par l’intermédiaire du Cairo Film Connection, réunissent quant à eux des professionnels autour du développement des projets, du financement et de la coproduction.
Ces initiatives prennent une importance particulière pour les cinémas arabes et africains, dont la circulation internationale reste confrontée à des obstacles économiques et structurels. Au-delà de la sélection et des distinctions, l’enjeu est de favoriser des partenariats durables, d’élargir les possibilités de distribution et de permettre aux œuvres de rencontrer de nouveaux publics.
C’est aussi à cette capacité d’accompagnement que se mesure la portée d’un grand festival.
Un anniversaire à l’épreuve de ses ambitions
Avec 14 films annoncés issus de 64 pays et entités de production, la 47° édition affiche une ouverture internationale. Mais l’influence d’un festival ne se mesure pas uniquement à l’ampleur de sa programmation : elle se juge aussi à sa capacité à favoriser le financement des projets, leur distribution et leur rencontre avec les publics.
Le cinéma tunisien en offre une illustration éloquente.
En 2017, Raouf Ben Amor est récompensé pour son interprétation dans «Tunis by Night» d’Elyes Baccar. L’année suivante, «Fatwa» de Mahmoud Ben Mahmoud reçoit le prix Saad-Eddin-Wahba du meilleur film arabe, tandis que le court-métrage «Brotherhood »de Meryam Joobeur remporte le prix Youssef Chahine du meilleur court-métrage. En 2019, «Un fils» de Mehdi M. Barsaoui se distingue en remportant 3 récompenses au Caire, dont le prix du meilleur film arabe. En 2021, Afef Ben Mahmoud est distinguée pour son interprétation dans «Streams» de Mehdi Hmili. En 2025 elle reçoit une nouvelle récompense pour son rôle dans «Round 13» de Mohamed Ali Nahdi, dans la compétition Horizons du cinéma arabe. Cette succession de distinctions témoigne de la présence régulière du cinéma tunisien au festival et de sa capacité à retenir l’attention des jurys.
Pour cette 47° édition la Tunisie est représentée par le long-métrage «To the Sun and Beyond», de Azyz Chennaoui, (produit par Tarek Marouani et coproduit avec l’Arabie saoudite), ainsi que par le court-métrage «Social Phobia» de Malek Hbiri, présenté dans la section Cairo Kids. Frida Marzouk, directrice de la photographie (DOP) tunisienne reconnue pour son travail sur l’image et la lumière, figure également parmi les membres du jury de la Semaine internationale de la critique.
Cette présence artistique et professionnelle, pourtant timide cette année, témoigne de l’inscription du cinéma tunisien dans les différentes composantes du festival, tout en soulevant la question de la place accordée à ses talents au sein des jurys des principales compétitions.
Dans le paysage cinématographique régional, le Festival international du Film de Marrakech et le Festival du Film de Doha se distinguent par leurs initiatives en faveur de la création, de la coproduction et de l’accompagnement des cinéastes. Le retour annoncé du Festival international du Film de Dubaï en 2027 pourrait, quant à lui, renforcer les échanges et les opportunités au sein de cet écosystème. Au Caire, les Cairo Industry Days et le Cairo Film Connection, dédiés aux rencontres professionnelles et au développement de projets, constituent également des leviers pour rapprocher les cinéastes des producteurs, des partenaires financiers et des distributeurs. L’enjeu pour le festival égyptien est de consolider ces dispositifs afin que la visibilité offerte aux films se traduise plus concrètement en perspectives de financement et de diffusion.
Le défi est désormais de convertir cette dynamique en résultats tangibles. Pour le cinéma tunisien, comme pour les autres cinématographies arabes et africaines, la visibilité internationale ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas de possibilités concrètes de coproduction et de diffusion. À l’heure de ses 50 ans, le Festival du Caire sera donc attendu autant sur la qualité de sa programmation que sur les perspectives qu’il contribuera à ouvrir aux films et à leurs auteurs.
Lamia BELKAIED GUIGA
Source : Le Temps du jeudi 15 octobre 2026

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