DICTA SHOT OU LES MERVEILLES MONSTRUEUSES DE LA DICTATURE

Le dernier film de Mokhtar Laâjimi, «Dicta Shot», est une métaphore du système dictatorial de Ben Ali et un hymne à la liberté retrouvée.

Par Mohamed Sadok LEJRI – kapitalis.com – 13 janvier 2016

Le film s’ouvre sur des plans généraux et des plans d’ensemble de la capitale au rythme de la célèbre chanson de Naâma, «Ach aâlina». Le début génère une ambiance assez sympathique, un simulacre de tranquillité, pour mieux nous plonger par la suite dans l’enfer d’un asile psychiatrique assez particulier, une «maison de recyclage social et humanitaire qui garantit la protection et la sûreté» de ses patients.

Idéologie de l’ordre et velléités de rébellion

Hazem, directeur de l’asile interprété par Hichem Rostom, régente sa «maison» de manière tyrannique. Son épouse s’adonne aux manigances et possède les attributs de la régente caractérielle, fielleuse et lubrique. Nous sommes en janvier 2011, des femmes et des hommes sont internés et coupés du monde extérieur, ils sont mis en cage, et les bruits du dehors leur parviennent à travers la télévision. Les événements de janvier 2011 soulèvent la passion des plus engagés d’entre eux, notamment celle de Nidhal, un rouge marxiste-léniniste, guévariste, qui deviendra le chef de la rébellion, un rôle formidablement interprété par Jamel Madani. Et Azza, un personnage atypique interprété par Fatma Ben Saïdane, une femme cultivée, férue d’histoire et éveilleuse de conscience.

Hazem a des caméras partout et surveille de très près le moindre des faits et gestes des internés et du cadre médical ; son épouse n’échappe pas non plus à sa paranoïa. Il surveille son hôpital d’une manière panoptique et ordonne de façon très stricte la vie de ses patients : piqûre et médicament à la moindre agitation. Hazem s’impose, dans son asile, comme le big brother omniprésent.

Tous les pensionnaires de la «maison de recyclage social et humanitaire» vivent sous sa chape de plomb. Le climat y est tendu et inapte à soigner un éventuel trouble. La noirceur du décor fait ressortir pâleurs et larmes. Les iniquités et les violations en tout genre font partie intégrante du quotidien de l’asile. Il existe un contraste saisissant entre les visages des internés, qui sont des personnes perturbées et détruites, et ceux du corps soignant, des visages froids et figés, des zombies dont l’intransigeance n’a d’égal que le cynisme.

L’enthousiasme révolutionnaire de Nidhal sera vite confronté aux méthodes répressives de l’intraitable Hazem. Son discours révolutionnaire et ses exhortations à la révolte lui vaudront d’être sévèrement puni et condamné à la torture et aux électrochocs. Les membres du cadre médical sont tous coincés dans leur idéologie de l’ordre et du calme à tout prix – Zied Touati joue admirablement le rôle d’un infirmier qui se prête à toutes les sales besognes. Ils sont claquemurés dans un autisme agressif, tout en se livrant aux magouilles et aux règlements de comptes.

Dès le début, «Dikta Shot» apparaît comme une métaphore du régime de Ben Ali. Ce film propose une galerie de portraits qui renvoie à certains courants politiques et intellectuels. Nidhal incarne le militant farouche de la gauche révolutionnaire qui allie le courage d’esprit au courage physique. La menace de castration de Hazem lui a fait dire : «Il n’y a rien de pire que la castration de l’esprit». L’on y trouve aussi la femme intellectuelle engagée en la personne d’Azza (Fatma Ben Saïdane), mais humiliée et traînée dans la boue par la dictature. Il y l’islamiste qui rêve du grand jour, le rappeur qui chante des textes dérangeants…

Fatma Ben Saïdane dans le rôle de Azza, une femme cultivée, férue d’histoire et éveilleuse de conscience.

Le spectateur se rend compte de prime abord que les pensionnaires de cette «maison» ne sont pas réellement fous, ils sont victimes d’une folie que l’on voudrait leur attribuer à cause de leurs différences. L’on comprend dès le début qu’ils ne sont pas vraiment dérangés, mais révoltés et récalcitrants.

Un quotidien cruel et abject

Ainsi se pose la question des pratiques du pouvoir de Ben Ali face à la discordance, la désobéissance et l’insoumission. Le cadre médical (régime de Ben Ali) de l’asile psychiatrique (la Tunisie) veut à tout prix «normaliser» l’interné (le citoyen) en contrôlant le moindre de ses faits et gestes ou de ses dires, en supprimant son désir de liberté à l’aide de règles draconiennes et aliénantes, de tranquillisants qui le mettent sous dépendance, de pratiques psychologiques en réalité coercitives, qui, non seulement portent atteinte à sa liberté, mais, à terme, altèrent gravement sa santé mentale (le personnage de Harboucha, nous en parlons plus bas, en est une éloquente illustration).

Au-delà de l’institution psychiatro-carcérale, c’est la répression des libertés qui est dénoncée, les aliénés (les citoyens) sont privés de leurs droits les plus élémentaires en matière de liberté. «Dicta Shot» nous plonge dans l’univers concentrationnaire de la répression «zabaïste» et du lavage de cerveau.

Une mention spéciale pour Rim El Benna qui est magistrale dans ce film. Son personnage de Harboucha dégage une effroyable mélancolie. Vêtue d’une robe de mariée, elle incarne une jeunesse désespérée et poussée à l’autodestruction, une jeunesse aux rêves brisés qui se réfugie dans les paradis artificiels. Elle personnifie également la belle Tunisienne, tant convoitée par les prédateurs cyniques de l’ancien régime, qui se retrouve plongée dans une atmosphère sordide ; une Marianne tunisienne tourmentée, violée, et livrée à un quotidien cruel et abject.

Mokhtar Laâjimi s’inspire largement de «Vol au-dessus d’un nid de coucou». Le nain au visage ingrat n’est pas sans nous rappeler Martini (Danny de Vito). Le scénario de «Dicta Shot» a été rédigé sur la trame du chef-d’œuvre de Milos Forman. L’asile d’aliénés est un prétexte pour réaliser une métaphore du système dictatorial de Ben Ali.

L’oppression politico-intellectuelle y est épluchée. Le réalisateur témoigne d’un manichéisme incontestable dans ce film (régime dictatorial versus militants et intellectuels opprimés) pour chanter un hymne à la résistance et à la liberté.

Le scénario contient toutefois de nombreuses failles, il renvoie expressément à des personnages réels au lieu d’être dans la suggestion et l’allusion. Il désigne les choses du doigt et d’une manière un peu trop explicite, un peu plus de subtilité et de finesse auraient mieux servi l’écriture du scénario.

Le sous-titrage du film, quant à lui, est une vraie calamité. Plusieurs mots et locutions ont été mal traduits et les fautes se ramassent à la pelle. Cette traduction est indigne d’un long-métrage destiné à traverser les frontières.

En outre, le film est inégal, la première heure est bonne, mais, ensuite, les scènes caricaturales et stéréotypées se font de plus en plus fréquentes. L’on ne peut achever cet article sans évoquer le clin d’œil fait en souvenir du grand Pasolini. En effet, les gros plans sur les visages édentés et les rires rocailleux ne manqueront pas de rappeler les cinéphiles au bon souvenir du cinéma pasolinien.

Quoi qu’il en soit, et en dépit des défauts soulignés, «Dicta Shot» est un film qu’il faut aller voir.


P.S. : Le vendredi 8 janvier 2016, à l’occasion de l’avant-première de «Dicta Shot», la plupart des invités présents dans la salle du Colisée n’ont pu finir le film en raison du grabuge qui a été créé par le public de Jaâfar Gasmi. Il s’impatientait et voulait envahir la salle de cinéma. Certains d’entre eux ont même réussi à pénétrer dans la salle, ils étaient tout excités, par conséquent une frayeur s’est emparée des invités venus voir «Dicta Shot». Le réalisateur Mokhtar Laâjimi n’était même pas au courant de la programmation du spectacle de Jaâfar Gasmi.

L’incivisme du public du comédien et le manque d’organisation des responsables de la salle le Colisée a failli provoquer une émeute… Et c’est tout bonnement scandaleux.

Source : http://kapitalis.com/


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