ADHOUA : UNE NOUVELLE REVUE ANIMÉE PAR UN COLLECTIF TUNISIEN

Propos recueillis par Guy HENNEBELLE – Afrique-Asie du 15 septembre 1980

On l’a dit et répété, encore que de façon insuffisante : les revues de Cinéma et la réflexion sur le septième Art demeurent trop largement l’apanage de l’Occident et de l’hémisphère Nord en général. On ne trouve le plus souvent dans le Tiers-monde que des revues sporadiques, de surcroit victimes de la maladie du suivisme par rapport aux modes et théories mûries ailleurs. Deux revues seulement en Amérique latine ont dépassé le numéro 50 : «Hablemos de cine» et «Cine cubano» (néanmoins intermittentes), l’une à Lima, l’autre à la Havane. En Asie, on dénombre, parait-il, six cents revues de cinéma en Inde, mais ce ne sont, sauf une ou deux, que des magazines à potins sur les stars.
Nous avons donné ici antérieurement la parole à Abdou B., rédacteur en chef de la revue algérienne «les Deux Écrans», d’une remarquable régularité, qui en est maintenant à son numéro 24 (mai 1980) (1).
À Paris avait paru, un temps, la revue «Cinémarabe» qui a malheureusement capoté à son numéro 12. Voici quelques mois y est née une nouvelle publication, modestement ronéotypée pour l’heure, mais d’un bon niveau rédactionnel : «Adhoua» (Lumières).
Nous avons rencontré le collectif tunisien qui l’anime.

Quelle est votre démarche culturelle et politique ?

  • Nous voulons contribuer à l’éclosion d’une culture nationale dans notre pays. Nous entendons par culture nationale non seulement une culture dont la thématique puise dans les préoccupations de notre peuple, mais également une culture dont l’esthétique restitue des formes oubliées d’expression populaire et en développe de nouvelles, parlant au public qu’elles prétendent toucher. Une telle culture est actuellement en gestation, elle n’existe que par des expériences éparpillées qui n’ont souvent pas eu de suite faute de moyens et de politique cohérente en la matière. Nous pensons, d’abord, qu’il ne convient pas d’énoncer des postulats à priori sur ce que devrait être cette culture nationale, de lancer des exclusives et d’ériger des dogmes ! Notre démarche est, dans ce sens, résolument pluraliste. Et comment pourrait-elle ne pas l’être, lorsqu’on sait que des films tels que «Khlifa Lagraa» ou «Sous la pluie de l’automne», qui n’avaient eu qu’un succès d’estime à leur sortie, sont aujourd’hui reconnus comme des moments importants du développement du jeune cinéma tunisien, alors que d’autres, mieux accueillis, n’ont pas résisté à l’outrage des ans ? Nous nous employons donc à confronter ces expériences au public auquel elles sont destinées, afin d’aider à leur développement et à leur multiplication. Nous voulons ensuite réagir contre un certain conformisme qui règne dans les milieux intellectuels de notre pays et qui consiste à ne juger une œuvre que par son contenu, qui consiste aussi à prétendre qu’il n’existe d’œuvre utile que globale (c’est-à-dire qui traite de l’ensemble des problèmes de la société). Une telle conception conduit souvent à substituer un discours général, rhétorique, à la nécessaire étude précise des problèmes particuliers.
    Elle conduit à négliger, voire à oublier, le support du discours au profit exclusif du discours lui-même. Ce qui dessert et le discours et son support, et conduit par exemple à faire du cinéma de la même manière qu’on ferait du théâtre ou de la littérature.

Comment voyez-vous les cinémas arabes, et en particulier le cinéma tunisien ?

  • Les maux dont souffrent les cinémas arabes sont bien connus et ont été souvent répertoriés, par exemple à l’occasion des diverses éditions des Journées Cinématographiques de Carthage. Ils tiennent principalement à l’absence ou à l’incohérence des politiques de production et à la non-maîtrise des circuits de distribution. Si l’on excepte l’Égypte, dont la production couvre un marché qui dépasse ses frontières, et l’Algérie, dont l’expérience est à maints égards exemplaires, les symptômes sont partout les mêmes : production quasi inexistante, films projetés uniquement dans le circuit culturel ou lors des festivals, etc.
    Ainsi, au cours des dernières années, les films tunisiens tournés l’ont été par des cinéastes émigrés (Ridha Behi, Nacer Khemir, Mohamed Charbaji…), ou ayant eu recours à la coproduction (Abdellatif Ben Ammar pour «Aziza»). La S.A.T.P.E.C. qui a produit l’essentiel des films tunisiens et qui a joué un rôle important quoique insuffisant dans la naissance du cinéma tunisien, est menacée de disparition. Ce serait ainsi toute la production nationale sur laquelle on mettrait une croix, sans compter que la distribution, pour laquelle la S.A.T.P.E.C. détient un monopole qu’elle n’a jamais exercé, serait livrée aux appétits des vendeurs de kung-fu et autres westerns-spaghetti !

Comment définissez-vous le rôle de la critique ?

  • Nous avons ressenti comme notre propre échec la disparition de la revue «Cinémarabe», et nous avons voulu en tirer les leçons pour faire en sorte que, malgré tout, existe à Paris une revue cinématographique, certes modeste, marginale peut-être, mais une revue tout de même, consacrée aux cinémas arabes et africains. Le cinéma est un art jeune dans nos pays. Il n’est souvent pas perçu comme un art à part entière, avec son langage propre et ses spécificités. Une critique insuffisante, comme c’est le cas dans nos pays, entretient une telle vision, surtout qu’elle est souvent le fait de gens qui s’intéressent au cinéma d’une manière accessoire, et peut-être même à la culture d’une manière accessoire.
    Alors un film sera jugé bon ou mauvais selon le message qu’il véhicule. Peu importe de quelle façon ! Bref, la critique cinématographique est souvent «idéologique», ce qui conduit à certaines absurdités : ainsi, «Alexandrie, pourquoi ?» sera jugé pro-Camp David parce qu’il met en scène l’amour d’une juive et d’un musulman !
    Nous prétendons à une critique qui rompe avec celle-là, une critique qui reconnaisse au cinéaste une personnalité et ne tente pas de le réduire à sa seule composante, certes fondamentale, de porte-voix des autres. À contrario, nous voulons rompre avec une critique complaisante, qui porte aux nues une œuvre dès lors que celle-ci répond à ces canons, et qui juge qu’un cinéaste a d’autant plus de valeur qu’il manque d’originalité…
    Nous ne sommes pas pour autant, et loin de là, des précurseurs. Nous voulons simplement reprendre une partie de l’héritage, un moment dévoyé, qui nous a été légué par les premiers militants du cinéma tunisien. Et poursuivre l’action pour servir la naissance et le développement d’un nouveau cinéma.

(1) Il existe aussi à Tunis la revue «Septième Art» (ex-Goha). B.P. 992.

Propos recueillis par GUY HENNEBELLE

Afrique-Asie – LUNDI 15 SEPTEMBRE 1980


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