«BAKMA» D’ABDELHAMID BOUCHNAK EN AVANT-PREMIÈRE : METTRE EN IMAGES LA VIOLENCE ET LE SILENCE COMPLICE

Par Lamia CHERIF – Le Temps du samedi 17 octobre 2026

Cinq femmes, un corps reconstitué et une tête de chien à la place du visage : «Bakma», le nouveau film d’Abdelhamid Bouchnak, s’ouvre sur une scène de crime choquante et mystérieuse. Présenté en avant-première le 15 octobre au théâtre de l’Opéra, à la Cité de la Culture, ce thriller conduit l’enquête policière vers les zones les plus précaires de la ville de Tunis, là où se côtoient misère, violence et solitude. À travers cette histoire, le réalisateur donne une forme cinématographique à sa colère contre une société qui semble s’habituer à des actes autrefois jugés inacceptables.

Dans une petite ville tunisienne, une nuit d’hiver froide et pluvieuse, le commissaire Ali Mansour et Khaled sont appelés sur une scène de crime au pied d’un vieil immeuble. Au centre d’un cercle tracé avec du sang repose un corps mutilé, dont les membres ont été sectionnés. La tête de la victime a disparu, remplacée par celle d’un chien, cousue de manière grotesque.

Mais l’horreur atteint un autre degré lorsque les premières constatations révèlent que ce corps n’appartient pas à une seule personne : il a été reconstitué à partir des restes de cinq femmes différentes.

Cette découverte donne à l’enquête une dimension encore plus inquiétante. Derrière cet horrible crime se dessine le profil d’un tueur en série qui, marqué par les maltraitances de sa mère, laquelle le surnommait «chien», nourrit un désir de vengeance qu’il retourne contre des jeunes filles et des femmes. Le film contient également des scènes de violences extrêmes. L’intrigue nous conduit dans les recoins les plus sombres de la ville, notamment la nuit, parmi les sans-abris, les prostituées et les personnes reléguées aux marges de la société. À ces figures s’ajoutent les chiens errants, eux aussi victimes de violences quotidiennes.

Le film «Bakma» se présente, à première vue, comme un film d’horreur. Pourtant, il s’inscrit avant tout dans une vision critique. L’abondance de sang et de scènes violentes reflète des codes du genre horrifique et elle traduit, aussi, l’ampleur de la violence qui traverse la société. À travers les scènes de meurtre, de mutilation, de viol et d’agression, le film donne à voir une réalité sociale brutale, où la violence semble atteindre des proportions alarmantes. L’horreur cinématographique devient ainsi le reflet d’une horreur bien réelle, et nous conduit à réfléchir sur le cumul de violence dans la société et à remettre en question les valeurs et les principes qui fondent la société.

Une colère face à la banalisation de la violence

Lors de la présentation du film, Abdelhamid Bouchnak a expliqué que «Bakma» n’était pas une œuvre facile, tant dans son propos que dans les réalités auxquelles elle renvoie. Le film est, selon lui, le résultat d’un profond sentiment de frustration face à l’accumulation de l’oppression, les crimes de meurtres chaque jour, de viol, et le cumul de la violence dans l’espace public. À force d’être confrontée à ces manifestations, la société semble finir par s’y habituer, jusqu’à ne plus réagir comme elle le faisait auparavant.

«Pourquoi sommes-nous devenus ainsi ? Pourquoi avons-nous accepté cette situation ?», s’interroge le réalisateur. Des questions qui traversent son discours et donnent au film une portée qui dépasse la fiction. Il rappelle qu’autrefois des situations moins graves suffisaient à provoquer la colère et la résistance. Aujourd’hui, face à la multiplication des violences, le silence et la peur semblent gagner du terrain. Où conduit cette accumulation de haine et de brutalité ? Et jusqu’où peut aller une société lorsqu’elle finit par considérer l’inacceptable comme une réalité ordinaire ?

Pour Bouchnak, le cinéma demeure l’un des espaces où cette colère peut s’exprimer. Il permet de mettre en images ce qui pèse sur les consciences, de rendre visibles des réalités que l’on préfère parfois ignorer et de rompre, le temps d’un film, avec le silence complice.

«Bakma» s’inscrit dans cette volonté de regarder la violence en face, sans prétendre apporter des réponses simples à des questions profondément ancrées dans le quotidien.

La violence envers les animaux, autre visage de l’indifférence

Le réalisateur a également évoqué le sort réservé aux chiens dans les rues, dont la mise à mort est devenue, à ses yeux, une situation insupportable. Son propos élargit l’idée sur la violence dans les rapports humains : la manière dont une société traite les animaux révèle également son rapport à la souffrance et à la vulnérabilité. Face à ces pratiques, Bouchnak appelle à davantage de protection et de responsabilité.

Réalisé par Abdelhamid Bouchnak, «Bakma» réunit notamment Aziz Jebali, Hedy Krissane, Zahra Mechergui et Mounira Zakraoui. En choisissant les codes du film policier et du thriller, le cinéaste construit un récit où l’enquête criminelle sert de porte d’entrée à des préoccupations sociales plus larges.

Avant son avant-première tunisienne, «Bakma» a été présenté le 11 août 2026 en première mondiale lors de la 79° édition du Festival international du Film de Locarno, en Suisse. Le long-métrage d’Abdelhamid Bouchnak figurait dans la section Fuori Concorso, consacrée aux films présentés hors compétition. Cette sélection a offert au cinéaste une nouvelle vitrine internationale, dans le prolongement du parcours de «Dachra», présenté en 2018 à la Semaine de la critique du Festival de Venise.

Lamia CHERIF
Source : Le Temps du samedi 17 octobre 2026


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