Par Lamia Chérif – Le Temps du samedi 7 février 2026
Figure majeure de la scène tunisienne, Tawfik Jebali s’impose naturellement dès que l’on parle de théâtre. Son nom, profondément ancré dans l’imaginaire collectif, dépasse largement la seule figure du metteur en scène ou de l’acteur, tant il incarne une manière singulière de penser et de vivre le théâtre. Né au Palais d’El Abdellia en 1944 et formé entre Tunis et Paris, il n’a jamais été un simple praticien de la scène. Il est avant tout un créateur d’états, artisan d’une vision globale qui a fait du plateau un espace de vie avant même qu’il ne devienne un espace de représentation. Depuis la fondation de l’espace El Teatro en 1987, Tawfik Jebali est resté fidèle à une idée simple : le théâtre est un acte quotidien, semblable à une échoppe de cordonnier ou à une boutique de tailleur, où l’on ouvre chaque jour pour travailler la matière humaine.
Pour lui, le théâtre n’est ni une plateforme pour la gloire, ni une voie vers la reconnaissance officielle. Il est plutôt une pratique rude, fondée sur la vérité, la sincérité et l’effort acharné. L’art, selon lui, ne prospère ni dans le confort ni sous les projecteurs, mais dans l’honnêteté et l’engagement. Il croit que le silence peut parfois être plus éloquent que la parole et que l’écriture elle-même, à l’image du sport, est un exercice quotidien qui apprend la fidélité à soi.
Jebali n’hésite d’ailleurs pas à dire : «Je suis un amateur», non par modestie feinte, mais par conviction profonde.
Pour lui, l’amateur n’est pas l’opposé du professionnel, mais son essence même. Les véritables bâtisseurs du théâtre tunisien sont ceux qui sont sortis des cercles étroits, sans bagage ni privilèges, et qui ont façonné leur art à partir des décombres du quotidien. C’est pourquoi il rejette la logique du financement et du marché : l’art, à ses yeux, possède une valeur intrinsèque. Il n’est ni un moyen de subsistance, ni une marchandise culturelle.
Pour Jebali le théâtre n’est pas un lieu, mais un être vivant. Il respire avec lui, l’inquiète, l’aime et le nourrit.
Il ne s’agit pas seulement de monter un spectacle, mais de laisser une trace discrète dans la mémoire, une marque invisible qui subsiste lorsque les lumières s’éteignent.
À travers ses écrits théâtraux, ses créations pour la télévision ou ses autres œuvres, Tawfik Jebali prouve qu’il n’est pas un artiste retiré du monde, mais un artiste pleinement engagé dans le débat culturel sur la scène contemporaine.
Il demeure un témoin aigu de son époque. Lorsqu’il évoque la Tunisie d’aujourd’hui, il ne cache pas son inquiétude : une pauvreté des émotions, une brutalité du langage, un effondrement du goût et un affaiblissement de la sensibilité esthétique. Le théâtre, dans ce contexte, n’est ni divertissement ni consolation, mais une dissection collective, une expérience honnête contre la vulgarité.
Dans le long parcours de Jebali, depuis sa première expérience en 1980, et jusqu’à «Klem Ellil Zéro virgule», «Le Fou» (2016), et «30 ans déjà» (2018), ses œuvres ont profondément secoué le paysage théâtral tunisien et suscité de vives critiques, que l’artiste a transformées en énergie créatrice. Jebali a toujours insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’une idée intellectuelle abstraite mais d’une matière vivante, convaincu que toute expérience authentique naît dans la douleur et l’opposition.
Tawfik Jebali n’est pas seulement un metteur en scène écrivant pour la scène. Il est un auteur. Ces créations n’étaient jamais de simples spectacles, mais des fragments de la biographie de la Tunisie moderne, avec toutes ses contradictions : entre espoir et douleur, entre rire et larmes.
Tawfik Jebali, se trouve aujourd’hui au coeur de la scène culturelle avec son dernier ouvrage en arabe, «Je ne suis pas l’homme de théâtre qui convient», publié par Sud Éditions en novembre 2025. À cette occasion, la médiathèque de l’Institut français de Tunisie (IFT) accueillera, le jeudi 12 février, une rencontre-débat avec le dramaturge, metteur en scène et comédien, dans le cadre des rencontres «Kteb Tounsi». Modérée par la comédienne Nadia Boussetta, cette rencontre, prévue à partir de 18h00, sera suivie d’une séance de dédicaces.
À travers cet ouvrage, Jebali revient sur son parcours artistique, les défis qui ont jalonné son itinéraire et les mutations profondes du théâtre tunisien au fil des décennies.
Fidèle à son regard critique, il y sollicite notamment les dérives de la professionnalisation et les ambiguïtés de l’accessibilité du théâtre, prolongeant ainsi une carrière riche à travers ses œuvres scéniques. Connu du grand public pour la série satirique «Klem Ellil »(Paroles de la nuit), dont l’audace continue de marquer les esprits, il y livre une parole libre et sans concession sur la scène contemporaine.
Tawfik Jebali, acteur polyvalent, ayant incarné de nombreux personnages sur scène et à l’écran, un artiste aux multiples facettes. Comédien, acteur et aujourd’hui écrivain, il est difficile de dresser un portrait de son parcours tant son engagement couvre différents rôle et formes artistiques, mais reste avant tout cet homme de théâtre qui dérange.
Lamia Chérif
Le Temps du samedi 7 février 2026

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