Par Lamia CHERIF – Le Temps du mercredi 21 octobre 2026
Soixante-cinq ans après les affrontements de Bizerte, le documentaire «De Gaulle-Bourguiba : Bras de fer à Bizerte», réalisé par Olfa Chakroun, a été projeté samedi 17 octobre à Africart. Ce film revient sur un épisode très important de l’histoire tunisienne. À travers les témoignages de ceux qui ont vécu en ce temps-là, des soldats français et tunisiens, des archives et des analyses d’historiens, le film rouvre un chapitre douloureux de l’histoire tunisienne, les décisions politiques qui ont conduit à la tragédie de juillet 1961 et la place que cet événement occupe dans les mémoires des deux pays.
En juillet 1961, Bizerte devient le théâtre d’une confrontation meurtrière entre la France et la Tunisie, cinq ans après l’indépendance. La présence de la base navale française dans la ville cristallise les tensions entre Habib Bourguiba et Charles de Gaulle. Le président tunisien demande le départ des forces françaises, tandis que son homologue refuse de céder sur cette position stratégique, située à proximité du détroit de Sicile. En quelques jours, le conflit prend une ampleur dramatique et frappe aussi bien les militaires que les manifestants, les bénévoles non armés et les habitants.
À travers ce documentaire «De Gaulle- Bourguiba : Bras de fer à Bizerte», Olfa Chakroun donne la parole à d’anciens parachutistes français, à des soldats tunisiens et à plusieurs acteurs de la guerre. Plus de six décennies après les faits, leurs récits permettent de revenir sur les combats et sur les circonstances politiques qui ont rendu possible cette escalade. L’enjeu c’est de comprendre également comment les choix des dirigeants ont pesé sur le destin d’une population.
La réalisatrice se base sur un travail de terrain qui relie les souvenirs des témoins aux lieux où se sont déroulés les combats. De la base aérienne de Sidi Ahmed aux ruelles de la médina de Bizerte, en passant par la porte de Mateur, Ferryville, Menzel Abderrahmane et Menzel Jemil, le film parcourt un territoire encore marqué par les traces de la bataille.
Les images d’archives se prolongent avec les paysages actuels, tandis que les témoignages redonnent une présence à des lieux dont l’histoire reste parfois peu connue. Cette démarche fait apparaître une géographie de la violence qui dépasse largement les installations militaires et s’étend aux quartiers habités et aux espaces occupés par les manifestants.
Le récit suit les événements de jour en jour, des préparatifs militaires jusqu’au cessez-le-feu, intervenu avec l’implication des Nations unies. Il se prolonge avec des combats, en évoquant les trois mois d’état de siège imposés à Bizerte et l’attente du départ définitif des forces françaises. Celui-ci ne sera effectif que le 15 octobre 1963, avec l’évacuation de la base, plus de deux ans après les conflits.
Ce décalage entre la fin des combats et le retrait français rappelle que la bataille de Bizerte s’inscrit dans un processus plus long de consolidation de la souveraineté tunisienne.
Mais le documentaire ne s’en tient pas à une chronologie militaire, Olfa Chakroun décrit les crises diplomatiques qui ont précédé la décision entre les deux chefs d’État. La guerre d’Algérie, la guerre froide et les rapports de force régionaux forment l’arrière-plan d’un dialogue politique traversé par les ambiguïtés et les non-dits. Les archives de plusieurs moments décisifs, du bombardement de Sakiet Sidi Youssef en 1958 à la rencontre de Rambouillet entre Bourguiba et de Gaulle en février 1961, éclairent les tensions accumulées avant l’explosion de juillet.
Les analyses des historiens, les interventions d’historiens français et tunisiens viennent confronter les interprétations de cette crise. Leurs analyses font ressortir le désaccord autour de la décision d’engager l’armée tunisienne et du prix humain de la bataille. Kmar Ben Dana considère que Bourguiba a pris un risque politique et militaire excessif, dont la population a payé le prix. Habib Kazdaghli et Noureddine Dougui défendent, pour leur part, la nécessité de ce combat dans le processus de libération nationale.
Cette confrontation des points de vue conduit à une autre question : pourquoi la bataille de Bizerte occupe-t-elle une place si différente dans les mémoires tunisienne et française ? En Tunisie, elle est généralement présentée comme une étape finale avant l’indépendance. En France, elle reste moins présente dans le récit public de la décolonisation. Le documentaire s’attache à comprendre ce décalage et donner à l’événement sa dimension historique, politique et humaine.

Qui est Olfa Chakroun ?
Olfa Chakroun est une réalisatrice tunisienne, comédienne et enseignante en cinéma à l’Institut supérieur des arts multimédias de la Manouba (ISAMM). Formée aux études théâtrales et disciple de Jacques Rosner, elle s’est ensuite tournée vers le cinéma documentaire. Son travail s’intéresse particulièrement aux liens entre la mémoire des lieux, les récits de leurs habitants et les transformations de la société tunisienne.
Son parcours de réalisatrice comprend notamment «La Maison d’Angela» (2010), «Tunisie année zéro» (2011) et «La Goulette année zéro» (2013). Dans ce dernier film, elle recueille la parole des habitants de La Goulette pour revenir sur les atteintes subies par la ville et les espoirs suscités par les changements politiques. Cette attention portée aux témoignages et à la mémoire des territoires trouve un prolongement dans son documentaire «De Gaulle-Bourguiba : Bras de fer à Bizerte», consacré aux affrontements de 1961 et aux traces qu’ils ont laissées dans l’histoire tunisienne.
Lamia CHERIF
Source : Le Temps du mercredi 21 octobre 2026

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