EL KOTBIA, OU LE CHARME SURANNÉ DES VIEILLES FAMILLES

Par Oualid Chine – Le Temps du 23-04-2004.

Un film intimiste, des personnages tout en sensibilité. «El Kotbia» est un vrai petit bijou, ciselé par un jeune orfèvre, Nawfel Saheb Ettabaâ. La télévision nationale a eu le mérite de le programmer en soirée samedi dernier.

Faut-il voir les mains du Destin en ces bras tendus par une statue de la Cathédrale de Tunis ? Premières images qui se déroulent au centre ville, avec le métro et son mouvement pendulaire en guise d’ouverture. Partir, pour revenir… Dans l’atmosphère étouffante d’une librairie oubliée par le temps, se meuvent des personnages blessés, égarés.

Jamil (Ahmed El Hefiane), à la longue chevelure noire comme les ailes d’un corbeau, est empêtré dans son passé, et ne songe même plus à s’en libérer. Il a l’éclat sombre et vénéneux des hommes revenus de tout. La veuve digne et lointaine qui a vainement attendu, après son deuil, des moments de liberté, hors du cercle de la lugubre librairie. Des moments de doute, de tentation… Un fils gâté décalé, incarné par un acteur, Yadh Beji, submergé par ses émotions. Des guest-stars impeccables avec Mustapha Adouani, Raouf Ben Amor, Slah M’Saddeq, dans des seconds rôles consistants, offrant une mise en perspective appréciable.

Le canari de la maison, incarné vivement par une Hend Sabri pleine de grâce et de sensibilité, lance son chant triste, comme pour regretter sa liberté. En cage. Elle est en cage et ses velléités d’évasion butent sur les barreaux de la pesanteur familiale. De sombres histoires qui laissent des traces et élaguent les ailes de l’hirondelle qui veut faire à elle seule le printemps. Des chants nostalgiques, mélancoliques d’une époque révolue. Une ode à une beauté égarée entre de vieux parchemins. La poussière et l’élégance vieillotte des bonnes familles, face à la vivacité, la sève des vingt ans conquérants. Le chant, comme une volonté de sauter du nid étouffant, quitte à en tomber…Voler de ses propres ailes, gagner de l’argent, être de son temps.

Hugo ou un gigot d’agneau ?

Le brouhaha de la rue viole le silence de cathédrale mortifère de la librairie, à chaque fois qu’un client fait son apparition. Les incursions bassement mercantiles sont systématiquement repoussées par les propos hautains et méprisants de la libraire. Mais veut-elle réellement vendre les livres sacralisés ? Ne désirerait-elle pas plutôt les conserver dans son sanctuaire ? Les garder comme on conserverait des reliques familiales ? Une vieille dame, amie de la famille se retrouve tutrice d’un orphelin choqué et malmené précocement par le Destin. Elle meurt à son tour. Ne reste plus que le vulgaire boucher, et ses remarques de bas étage, comme pour souligner l’écart qui se creuse entre la vie réelle, ses préoccupations plébéiennes et la douleur existentielle de souche aristocratique. Combien de livres pour un kilo de viande ? Vous aimez Hugo ? Ou préférez-vous un gigot d’agneau ?

Fin de partie…

La modernité fait une brève apparition rageuse et tonitruante. Mais elle ne fait que passer. comme cette moto lancée à pleins gaz devant la boutique, et qui nous rappelle que nous sommes au 21° siècle, l’âge de la mécanique et de la vitesse. Une scène qui passe rapidement comme pour ouvrir les vannes du temps qui s’était arrêté. Mais il faudra bientôt abandonner la partie. C’est (déjà) la fin, il faut faire son balluchon, et partir. Le métro repasse toujours par les mêmes endroits, et les voyageurs ne vont jamais très loin, tant qu’ils traînent avec eux leurs propres pesanteurs, leurs failles profondes, mais si discrètes…

Un film intimiste d’une grande beauté, servi par la sensibilité d’acteurs tout en subtilités. Des scènes réalisées comme on peindrait un tableau. L’artiste agit par petites touches, économie du mouvement, sobriété du jeu… Un film à l’atmosphère pesante qui tend aussi un miroir à une société, tiraillée entre l’être et l’avoir.

L’amertume du café noir

Les personnages prennent de l’épaisseur au fur et à mesure du déroulement de la pellicule. Les fissures s’ouvrent, révélant les fragilités au spectateur. Un spectateur quasiment gêné par son rôle de voyeur. En violant l’intimité des gens de la maison, n’est-il pas en train d’explorer les obscurs recoins de sa propre mémoire ? Des couleurs chaudes mais très sombres pour esquisser des images-supports à une rêverie, une ambiance propice à l’introspection. On se surprend à évoquer de vieux souvenirs, et l’on se retrouve emprisonné dans ce cocon aux fils de soie. Sensation d’étouffement paradoxalement agréable. Nous sommes en terrain familier, même si le sol se dérobe peu à peu sous nos pieds. Mais nous apprécions aussi le café noir pour son amertume.

Nawfel Saheb Etabaâ a réalisé un bon film. Et comme dans tous les bons films, il évoque en nous des ressentiments, des souvenirs que l’on croyait oubliés, relégués dans les greniers définitivement verrouillés de notre mémoire. Mais n’est-ce pas la marque des œuvres d’art véritables ? Nous ne pouvons que regretter le refus des distributeurs de le projeter dans les salles.

Oualid Chine

Le Temps du 23 – 04 – 2004


 

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