MAHREZ KAROUI NOUS PARLE DU FILM DOCUMENTAIRE EN AFRIQUE

Mahrez Karoui est vice-président de la Fédération Africaine de la Critique Cinématographique, anciennement critique de cinéma pour La Presse, Al Quds Al Arabi, Africiné, SeptièmArt et animateur radio. Lui-même auteur de deux films documentaires, il nous éclaire aujourd’hui sur l’état de ce genre sur le continent africain.

Quel est aujourd’hui l’état du film documentaire en Afrique ?

  • Ce genre cinématographique n’était pas le favori des cinéastes africains jusque récemment. L’Afrique a longtemps été privée d’images, se contentant de films américains, européens ou asiatiques. Les pionniers du genre, inspirés par ce qui était importé ici, ont donc commencé par des films de fiction.
    Le documentaire ne marchait pas non plus en Afrique parce que les chaines télévisées étaient rares et n’avaient pas les moyens d’acheter les droits. Il faut se rappeler qu’à l’époque, on avait pas non plus la facilité numérique, il fallait des pellicules. Avec l’avènement du digital, on a pu – enfin! – assister au succès du genre, parce que cette technologie a permis une démocratisation du cinéma.
    La nouvelle génération est également différente de la précédente : il y a un désir de retranscrire le plus fidèlement possible la réalité économique, sociale, culturelle. Un peu partout en Afrique, la jeunesse s’est exprimée sur la guerre, la pauvreté, et des sujets d’actualité. Les festivals ont vu s’affirmer une importante production documentaire et une spécialisation croissante dans le domaine.
    En Tunisie, par exemple, après la révolution, il y a eu un foisonnement de documentaires sur le changement politique et la jeunesse; même si la qualité n’était pas toujours au rendez-vous, on a constaté ce désir de dire les choses telles qu’elles sont. Certains, évidemment, ont tout de suite su imposer une signature ; je pense notamment aux réalisateurs de «Babylon», Ala Eddine Slim, Ismaël Louati et Youssef Chebbi, dont c’était le premier long-métrage, dont le niveau artistique et technique a été salué.
    Il y a aussi les «Grands» du documentaire africain, comme Mohamed Salah Haroun, qui a récemment signé un excellent documentaire sur l’ancien président tchadien actuellement en jugement à Dakar, ou encore Moussa Touré, sans compter les documentaristes étrangers qui parlent de l’Afrique.
    Il a été reproché aux réalisateurs – de documentaires et de fictions – de rester dans une image attendue, presque médiatique des thèmes choisis quand il s’agit de l’Afrique ; l’Afrique est pauvre, l’Afrique est en guerre… C’est une image de l’Afrique cultivée en Occident. Je pense ici au film «Timbuktu», que l’on retrouve dans cette critique, par exemple.

Quel est votre avis sur la question?

  • Il y a du vrai dans cette critique, même s’il ne faut pas oublier que dans le cas de «Timbuktu, le réalisateur Sissoko est originaire de cette zone, et la connait très bien. Il raconte donc ce qu’il connait. La difficulté du film documentaire africain est également la suivante : il est généralement produit en dehors de l’Afrique, en Occident, où les documentaristes sont obligés de solliciter des fonds pour exister. Ils tombent ainsi, peut-être inconsciemment, dans une complaisance, dans une image d’Épinal de l’Afrique. L’histoire en devient donc plus figée, plus stéréotypée. Mais ce phénomène est ancien, et il est devenu presque impossible de relater la réalité africaine telle qu’elle est, car elle est différente de ce qu’on en attend dans les pays développés. L’Afrique n’a pas les moyens de raconter tout ce qu’elle veut ; c’est une concession nécessaire pour exister.

Le film documentaire, en Afrique comme ailleurs, connait pour principale difficulté le financement ; cette conjoncture encourage-t-elle en Afrique des documentaires financés par des parties «intéressées» ? Quel est l’impact du monde politique sur celui documentaire aujourd’hui en Afrique ?

  • Il existe deux scenarii : le documentaire est soi écrit par le cinéaste, soit commandé par une chaine télévisée, le plus souvent occidentale ; le second est généralement le plus présent en Afrique. Le résultat dépend ensuite du réalisateur : certains peuvent chercher à plaire et à suivre très fidèlement les directives données ; d’autres réussissent à donner à une commande une vraie portée artistique et intellectuelle. Les réalisateurs plus jeunes peuvent manquer de recul, et le danger de la concession politique les guettent alors.

Pierres-Yves Vandeweerd, à l’origine des films documentaires comme «Closed District» ou «Les Tourmentes», affirme qu’il «n’est pas possible de vivre du film documentaire en Afrique» ; pourquoi ? Est-ce que cela ne revient pas à tuer le projet dans l’œuf ?

  • Il est quasiment impossible de vivre non seulement du film documentaire, mais du cinéma en général, en Afrique. Ce n’est pas un métier rentable, et ceux qui réussissent à en vivre se comptent sur les doigts d’une main. L’Afrique, notamment subsaharienne, ne possède pas d’industrie cinématographique à proprement parler, et de ce fait, de trop peu de salles de cinéma, ce qui rend le contenu difficilement accessible.

On observe un réel succès dans le monde occidental de films documentaires, comme dernièrement celui de Yann-Arthus Bertrand ; qu’en est-il du public africain ?

  • Le documentaire est populaire en Afrique ; les rares projections publiques ayant eu lieu gratuitement ont rencontre un très vif succès. Le public africain, parce qu’il a surtout accès à une majorité de films étrangers, a envie de combler ce manque de cinéma local, et y est donc plus sensible. Les infrastructures manquent, et les festivals deviennent les seules occasions de découvrir les documentaristes africains ; le festival Ciné Droit Libre a fait salle pleine au Burkina, à Abidjan, Dakar et Bamako, ce qui traduit un intérêt indéniable du public. C’est le drame des jeunes réalisateurs : ils ont des choses à montrer, mais pas de cinéma. Ils préfèrent aujourd’hui mettre leurs documentaires en ligne sur Youtube plutôt que de les laisser mourir au fond d’un tiroir, après des mois et des mois, voire des années consacrées à un film. 

Quels sont les festivals du documentaires existants aujourd’hui en Afrique ? Leur écho est-il grandissant ? Quels sont les différents mouvements qui les incarnent ?

  • Les festivals exclusivement dédiés au film documentaire sont encore très rares. Certains se démarquent, comme Fidadoc, au Maroc, qui offre non seulement des formations mais également des projections et des récompenses. En Afrique de l’Ouest, le genre documentaire est mis à l’honneur par Ciné Droit Libre que j’évoquais tout à l’heure, en Tunisie ; un jeune festival Douz Doc Days devenu Djerba Doc Days a vu le jour en 2011, grâce à Hichem Ben Ammar, lui-meme documentariste; au Sénégal, Moussa Touré, un grand nom de la profession, a lancé le Mois du Documentaire de Dakar. Il existe évidemment des festivals plus généralistes comme les JCC, ou encore de petits festivals, récents, comme Écran Noir au Cameroun.

Quelque chose me taraude. Les festivals ont l’air de se multiplier, or de ce que je comprends, le documentaire a pour mission de dépeindre la réalité, ce qui n’est pas compatible avec les régimes dictatoriaux encore très présents et puissants sur le continent africain. Comment se passe la cohabitation ?

  • Le documentaire est en effet un acte politique car il revient à affirmer une opinion, un regard, dans un environnement qui bannit la parole libre. Le documentaire dénonce, c’est une prise de parole dans l’urgence, une contestation. L’évolution très rapide du numérique a permis de faire sauter des barrières ; les régimes peuvent moins encadrer qu’auparavant, car l’État n’a plus une main-mise sur les moyens techniques aussi importante que dans le passé. Néanmoins, il existe toujours des commissions de censure qui limitent la diffusion de certains films en salle.

La censure est-elle très présente lors des projections documentaires durant les festivals ?

  • Moins ; en raison du caractère international d’un tel rassemblement, les autorités sont généralement moins regardantes sur des contenus qui seraient censurés en temps normal. Mais cela n’empêche pas celles-ci de se montrer très présentes lors de l’organisation d’un festival, de façon à avoir leur mot à dire et à écarter certains contenus lorsque ceux-ci touchent à des tabous : la politique, l’homosexualité, la religion, la sexualité en général. Même débarrassée de son régime dictatorial, la Tunisie souffre encore de ce type de pression (ndlr: la diffusion du film «Persepolis» en 2011 sur la chaine Nessma avait soulevé un tollé et le patron de la chaine avait été condamné à une amende). S’il est rare de risquer la prison pour un film, l’exil est encore commun après une projection en salle ou durant un festival ; si c’est parfois en raison des autorités, c’est aussi la société civile qui se montre d’autres fois rétrograde.

Vous faites allusion à la diffusion du film marocain de fiction «Much loved» ?

  • Par exemple, oui – il existe d’autres cas, moins médiatisés. Il existe une hypersensibilité face à la liberté d’expression, et le documentaire pose particulièrement problème car il ne peut même pas prendre le visage d’une fiction. La conjoncture politique et sociale est souvent un frein à la projection de certains films : en Côte d’Ivoire, par exemple, nous sommes au lendemain d’une crise qui a ravagé le pays, et certains documentaires sur celle-ci ne sont pas diffusés parce que l’État craint qu’ils ne remettent en question un processus de réconciliation encore très fragile. De même, il n’est pas toujours possible de montrer des images de la pauvreté, car les autorités craignent que celles-ci nuisent à l’image du pays, et donc de ses dirigeants. Ces difficultés n’ont pas empêché certains de transgresser l’interdit et de réaliser des documentaires poignants sur les réalités africaines, s’exposant ainsi à l’exil.
    L’actrice Loubna Abidar, agressée a Casablanca : «J’ai été agressée. Les médecins, les cliniques et les commissariats ont refusé de m’accueillir. Je suis allée au grand commissariat en pleine nuit et on m’a reçue avec des rires». – «Enfin, Abidar a été frappée !» s’est exclamé un policier.

Source : https://cinemafritek.wordpress.com/


 

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